Louis-Edmond Hamelin, père de la nordicité

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Le géographe et écrivain Louis-Edmond Hamelin a pris part en mai dernier au dévoilement du Plan Nord par Jean Charest.<br />
Photo: Clément Allard - Le Devoir Le géographe et écrivain Louis-Edmond Hamelin a pris part en mai dernier au dévoilement du Plan Nord par Jean Charest.

Ce texte fait partie du cahier spécial Centre d'études nordiques

Au temps de sa jeunesse aventurière et audacieuse, il a remonté les cours d'eau pour aller à la rencontre des régions nordiques et de leurs habitants. Plus tard, il est devenu le spécialiste de la nordicité québécoise en fondant en 1961 le Centre d'études nordiques (CEN), à une époque où la communauté scientifique demeurait largement dans l'ignorance et l'indifférence en ce qui concerne la vie au nord du 49e parallèle. À 88 ans, Louis-Edmond Hamelin demeure une sommité mondiale de l'univers circumpolaire, qu'il a aidé à faire connaître et reconnaître.

Ce n'est pas un hasard si celui que l'on considère comme le père de la nordicité canadienne figurait aux côtés du premier ministre Jean Charest lors du dévoilement, en mai dernier, du Plan Nord. Il appuie depuis des décennies le développement du Grand Nord québécois, qui pourrait être déterminant pour l'avenir des communautés autochtones aux prises avec de graves problèmes sociaux.

On lui attribue même l'expression «Faire le Nord», reprise sous forme de slogan par Jean Charest dont le souhait est de développer et d'exploiter une région qui représente 72 % du territoire québécois.

Un vide à combler

Au moment où le CEN voit le jour, le Grand Nord est loin de connaître la faveur des milieux politique et scientifique, comme le rappelle Louis-Edmond Hamelin. «C'était très différent d'aujourd'hui. En réalité, les choses ont commencé à changer sur le plan des mentalités dans les années 1970. Avant cela, on parlait très peu du Nord, à l'exception des grands projets qui avaient cours du côté du Labrador. Quand j'ai commencé ma carrière à la fin des années 1940 et que je signalais à mon entourage que je partais en canot, on riait, parce qu'on s'imaginait que c'était là quelque chose qui n'avait aucune importance.»

Dans l'ensemble, les chercheurs et les gouvernements ne s'occupaient pas du Nord. Il y avait un vide que M. Hamelin et ses collègues de l'Université Laval ont alors essayé de combler. «On a fait des progrès en faisant entrer le Nord dans nos idées, mais, d'un autre côté, on l'a peut-être diminué en le "sectorialisant", science par science.»

M. Hamelin dresse un portrait plutôt flatteur du centre qu'il a créé, même s'il se montre quelque peu critique de la recherche nordique actuelle. Quel regard jette-t-il sur le chemin parcouru en 50 ans? «J'ai un regard très positif, même si je ne suis plus impliqué depuis très longtemps. Le CEN est devenu un organisme majeur de recherche au Québec, beaucoup plus important que ce que j'aurais pu rêver au départ. Pour preuve, il y a actuellement une station permanente à Whapmagoostui-Kuujjuarapik, le long de la baie d'Hudson. Elle peut recevoir de 20 à 30 chercheurs à la fois. Ils ne viennent pas que du Québec, mais aussi de la Finlande, des États-Unis et d'ailleurs», se réjouit-il.

Un défi de taille

«Cette base d'opérations principale s'accompagne de tout un chapelet de stations secondaires qui s'échelonne à partir du nord du Québec, et qui se prolonge dans la partie est des archipels arctiques. À l'époque, j'avais prévu une seule station!»

S'il se retrouvait aujourd'hui à la direction d'un tel organisme de recherche, quelles seraient ses attentes? «Permettez-moi d'élargir la question en l'étendant à l'ensemble des recherches nordiques qui se font à travers le monde. Que ferais-je? Je conseillerais peut-être deux choses: d'une part, de réfléchir à cette espèce d'équation entre la recherche sectorielle et celle qui est globale. J'ai l'impression qu'actuellement, peut-être en raison de la présence de l'ordinateur, on favorise le sectoriel plutôt que le global, on met l'accent sur des recherches extrêmement pointues. Avec l'apport de celles-ci, on devrait jeter un regard réflexif qui servirait à aller plus loin et à agrandir le cadre.»

«Entendez-moi bien, poursuit-il. Ce n'est pas qu'il y a trop de recherches pointues, mais plutôt qu'il manque de recherches globales interdisciplinaires qui pourraient être utiles aux hommes politiques qui ont à prendre des décisions.»

D'autre part, il aimerait une plus grande équité entre les disciplines des sciences naturelles comme la biologie et la géologie, et celles des sciences humaines, comme l'archéologie et la géographie «Si je prends l'exemple des stations du CEN, dit-il, il semble y avoir beaucoup plus de chercheurs dans les sciences naturelles. Cela ne dépend évidemment pas de la direction du Centre, mais plutôt de la société, qui semble craindre de développer les sciences humaines en raison de sa peur du bloc autochtone.»

Un beau défi qui attend policiens et chercheurs à l'aube du Plan Nord.

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Collaborateur du Devoir