L'entrevue - Des cerveaux sans fonds

Le président et directeur scientifique de l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), Tarik Möröy<br />
Photo: Institut de recherches cliniques de Montréal Le président et directeur scientifique de l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), Tarik Möröy

Alors que des pays émergents, comme la Chine, le Brésil et l'Inde, accroissent le financement de la recherche universitaire qui se fait chez eux, une autre tendance se dessine au Canada. Le président et directeur scientifique de l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), Tarik Möröy, faisait part récemment de ses préoccupations concernant le style et le rythme de financement de la recherche fondamentale au pays, lors d'une conférence organisée par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM).

Tarik Möröy a pris en 2006 les rênes de l'IRCM où sont menées des recherches fondamentales et cliniques sur les maladies cardiovasculaires (dont le cholestérol, l'hypertension, le diabète et l'obésité), le cancer et les maladies infectieuses. Selon lui, pour obtenir les fonds nécessaires à la poursuite de leurs recherches, les scientifiques de l'IRCM doivent participer à des concours de plus en plus compétitifs lancés par les organismes subventionnaires publics tels que les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC).

«La hausse du nombre de chercheurs au cours des dernières années a grandement augmenté la pression sur les organismes de financement, lesquels reçoivent énormément plus de demandes qu'autrefois. Aussi, le nombre de chercheurs qui réussissent à décrocher des subventions a diminué substantiellement pendant cette période. En mars 2006, le taux de réussite pancanadien aux concours des IRSC pouvait atteindre 25 %.

Aujourd'hui, ce ratio n'est plus que de 16 à 17 % et il continue à baisser», déplore M. Möröy. «Nous en sommes rendus à un point où même les demandes d'excellente qualité ne sont pas subventionnées. On forme plus de chercheurs, on les équipe bien et on les installe dans nos institutions, mais on ne leur accorde pas de fonds d'opération pour leurs recherches», poursuit le directeur.

Il trouve frustrant qu'un jeune Sidney Crosby de la recherche, qu'il a réussi à attirer dans son institution, se voie refuser les subventions destinées à assurer le déroulement de ses recherches alors qu'on avait obtenu les fonds permettant d'équiper son laboratoire: «C'est comme équiper Sidney Crosby des meilleurs patins, bâtons et vêtements protecteurs, mais ne pas lui donner le temps de glace nécessaire pour qu'il puisse exploiter son talent.»

Quand on se compare...

Avec un budget d'environ un milliard de dollars, les IRSC financent 13 600 chercheurs d'un bout à l'autre du pays. «En comparaison, les Instituts nationaux de la santé (NIH) des États-Unis appuient 325 000 chercheurs avec un budget de 30 milliards. Une différence qui dépasse l'écart en population des deux pays», fait remarquer Tarik Möröy, tout en soulignant le fait que certains pays émergents, comme la Chine et l'Inde, ont «augmenté de façon marquante leur niveau d'investissement en recherche et développement».

La Chine devance désormais le Japon et l'Europe en nombre absolu de publications scientifiques. L'Inde a remplacé la Russie dans le top 10 des nations qui font de la recherche. Bien sûr, les États-Unis, qui «produisent 20 % des articles de recherche au monde alors qu'ils ne représentent que 4,5 % de la population mondiale», demeurent toujours en tête.

Tarik Möröy, qui a obtenu son doctorat en biochimie de l'Université de Ludwig-Maximilians à Munich, après avoir effectué ses travaux pratiques à l'Institut Pasteur à Paris, et qui a également suivi des études postdoctorales à l'Université Columbia, remet aussi en question l'approche adoptée par nos gouvernements dans l'attribution des fonds de recherche. Le fédéral et le provincial soutiennent des projets qui s'insèrent dans des «programmes ciblés».

«Les chercheurs doivent donc orienter leur demande de financement afin qu'elle atteigne les objectifs de ces programmes, explique M. Möröy. Certains d'entre eux doivent inventer un projet qui ne cadre pas logiquement avec leur domaine d'expertise, tout ça pour obtenir des fonds. Le danger de cette pratique, c'est que la recherche vienne satisfaire l'orientation politique ou la mode du moment. Or la recherche fondamentale ne fonctionne pas comme une entreprise et ne suit pas toujours la logique de l'offre et de la demande.»

La fille du fermier

Directeur de l'unité de recherche en hématopoïèse et cancer à l'IRCM, Tarik Möröy cherche à élucider le fonctionnement des facteurs de transcription — ces petites protéines qui régulent l'expression des gènes — présents dans les cellules souches sanguines (ou cellules hématopoïétiques), qui produisent les diverses cellules sanguines et immunitaires et dont le mauvais fonctionnement est à l'origine de plusieurs cancers du sang. Scientifique renommé dans son domaine, il connaît les conditions qui sont propices à la découverte. Celle-ci est souvent le résultat d'un «heureux hasard».

«La pénicilline, les vaccins, les rayons X et même l'effet du Viagra ont tous été découverts par hasard, souligne le chercheur. Faire de la recherche fondamentale, c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin et tout à coup... trouver la fille du fermier! On doit donc créer un environnement qui laisse le hasard se manifester.» Pour ce faire, il faut financer des personnes plutôt que des projets, afin que les chercheurs puissent donner libre cours à leur curiosité et qu'ils produisent «une recherche libre et créative».

«Les chercheurs ont besoin de liberté et de souplesse pour explorer les nouvelles opportunités et questions qui ressortent de leurs travaux, poursuit le scientifique. À travers le monde, les bailleurs de fonds de recherche deviennent conscients de cela et ils financent de plus en plus des personnes plutôt que des projets.»

«Laissons aux chercheurs la liberté de chercher des aiguilles dans des bottes de foin et, qui sait, peut-être trouver la fille du fermier!», conclut Tarik Möröy.
6 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 4 juillet 2011 04 h 41

    Politiquement PLUS rentable «...d'équiper des Sydney Crosby de la recherche en...

    ...que de leur payer du temps de glace ?» Je soupçonne très fort que la réponse est OUI. Une caisse électorale d'un parti politique est bien plus RENTABILISÉE par les ventes/achats d'équipements que par la mise en place de gens «équipés» pour bien les faire fonctionner. Quels sont les VÉRITABLES intérêts de chacun(e) ?
    Au fond...que «recherchent» exactement nos gouvernants(es) et bailleurs de fonds lorsqu'il est question de «fonds de recherches» ? Qu'y y a-t-il au fond de leurs prores cerveaux ?
    De ce que j'ai lu et retiens de votre brillant exposé Madame Gravel, le docteur Moroy est UN de celles et ceux qui ont à «se brattre» pour l'avancement de la science. Chapeau à lui et mercis.
    Humblement,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 4 juillet 2011 07 h 06

    Harper s'en va-en=guerre

    Le seul budget que le gouvernement Harper juge digne d'une hausse, c'est celui des armes et de la guerre in utile. Et ce, pour au moins quatre ans sinon cinq ans.

  • Yvan Dutil - Inscrit 4 juillet 2011 07 h 09

    La recherche connait pas.

    Il ne faut pas se leurrer, la recherche au Canada ce n'est pas une priorité. On a beau avoir des ingénieurs et des scientifiques extrêmement compétents, c'est du pur gaspillage de ressources quand la caste des décideurs continuera à inscrire la recherche dans la case des dépenses.

    Dans le privé, il faut prendre un temps fou pour expliquer aux entrepreneurs c'est quoi de la recherche. Honnêtement, la majorité d'entre eux n'ont aucune idée de quoi on parle et ce n'est pas une attitude uniquement confinée aux binneries. Pour eux, la recherche et le développement ne se distingue pas de l'amélioration continue des produits. C'est un peu normal, car dans les deux cas les crédits d'impôt atteignent 80% des coûts. Malgré tout, les entrepreneurs rechignent à investir!

    Pour ce qui est de la recherche fondamentale, l'analyse est simple. Pour à peu près tout le monde, c'est une perte de temps. Pour les gouvernements et les entreprises et les universités, ce qui compte c'est des résultats à court terme immédiatement commercialisables. Tout le reste est sans intérêt.

  • France Marcotte - Inscrite 4 juillet 2011 09 h 32

    L'ignorance ne rapportera pas toujours

    Les chercheurs sont donc comme les artistes créateurs. Leur travail n'obéit pas nécessairement à la logique de l'offre et de la demande.
    "Le fédéral et le provincial soutiennent des projets qui s'insèrent dans des «programmes ciblés»."
    "Les chercheurs doivent donc orienter leur demande de financement afin qu'elle atteigne les objectifs de ces programmes(...)Le danger de cette pratique, c'est que la recherche vienne satisfaire l'orientation politique ou la mode du moment."
    Cette attitude intéressée et rétrograde de nos gouvernements, qu'on croit plus rentable, fait tomber des pays riches au bas du classement mondial du nombre de publications scentifiques, derrière des pays émergents qui investissent, eux, dans les personnes.
    Les artistes, eux, doivent faire ici le plus souvent dans le divertissement...
    Y'a que les joueurs de hockey qui sont comme des poissons dans l'eau (au hockey, on mise sur les personnes, mais comme sur des chevaux)...pour le moment.

  • Maurice Monette - Inscrit 4 juillet 2011 11 h 34

    De toute façon, le monde est à l'envers depuis que la richesse monétaire est devenue le seul et unique objectif futile de nos incarnations...

    Depuis qu'il n'y a plus de saine limite à respecter quant au vice de la cupidité, ce, depuis juin 1989, depuis que Karol Wojtyla alias Jean-Paul II a fait mettre fin à la péréquation salutaire des richesses dans la portion démocratique du monde, nous avons été entraînés(es) dans un vortex involutif qui ne favorise que la richesse de quelques nababs, au détriment de tout ce qui soutient la Vie de Lumière sur notre Terre d'Émeraude.

    Ainsi, pour satisfaire ces projets qui ne sont que pour trouver une façon de s'enrichir monétairement en trouvant des palliatifs aux divers maux que la mauvaise utilisation de notre "Libre-Arbitre" a pu induire dans le corps physique ou véhicule charnel(le) dont notre esprit ou âme se sert pour exercer leurs "Libres-Choix", c'est du gaspillage. Le But ultime de nos passages incarnés(es) est de perfectionner l'utilisation de ce "Libre-Arbitre", en fonction d'une Vie d'Amour Fraternel de nos Proches et moins proches. Ceci, en développant nos divers Talents qui nous ont été octroyés lors de notre naissance. Mais, comme on en a plus que pour l'argent, nous sommes rendus(es) à Sur-exploiter notre Mère-la-Terre dans tous ses recoins, jusqu'à l'épuisement de toutes ses ressources.

    Donc, le perfectionnement que les cerveaux veulent faire financer pour être à la hauteur des scientifiques des autres nations inconscientes de leurs abus délétères pour "Gaïa", est-ce une bonne issue pour contrer le décrochage scolaire Ici...?

    Avant d'investir dans ces Domaines de Pointes, il y aurait peut-être lieu de s'acharner à mieux former notre Relève..., c'est-à-dire, tous ces jeunes en formations ! Et pour ce faire, il s'agirait de rétablir la "Limite Saine" qu'il y avait à la cupidité humaine, avant juin 1989 et ainsi, nous pourrions nous satisfaire de ce que nous avions déjà mis en chantier...