Le choix d'une langue maternelle

Pauline Gravel Collaboration spéciale
En 2006, au Québec, 8 % des enfants vivaient dans une famille linguistiquement «exogame», c’est-à-dire dont la langue maternelle des deux conjoints est différente. <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir En 2006, au Québec, 8 % des enfants vivaient dans une famille linguistiquement «exogame», c’est-à-dire dont la langue maternelle des deux conjoints est différente.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Sherbrooke — Alors que le nombre de couples dont les conjoints parlent des langues différentes est en croissance depuis quelques décennies au Québec, une étudiante en démographie de l'Université de Montréal a voulu savoir quelle langue avait été transmise aux enfants de ces couples. Son étude a révélé un attrait non négligeable pour l'anglais, particulièrement sur l'île de Montréal.

En 1971, au Québec, 5 % des enfants vivaient dans une famille linguistiquement «exogame», c'est-à-dire dont la langue maternelle des deux conjoints est différente. En 2006, on en comptait 8 %, a d'abord rappelé Camille Bouchard-Coulombe, qui a analysé les données issues du questionnaire long du recensement canadien de 2006 concernant plus de 59 000 familles biparentales linguistiquement exogames, dont les enfants étaient âgés de 2 à 17 ans et résidaient au Québec: 38 % de ces familles habitaient sur l'île de Montréal, 32 % résidaient dans les banlieues de Montréal et 30 % dans le reste du Québec.

Dans 43 % de ces familles, les langues maternelles des conjoints étaient le français et l'anglais, dans 31 % des familles les conjoints parlaient le français et une autre langue (espagnol, arabe, chinois, etc.), dans 14 % des familles les langues parlées par les conjoints étaient l'anglais et une langue tierce, et dans 12 % des familles les deux conjoints étaient allophones.

Plus on s'éloigne de Montréal, plus nombreux sont les couples qui incluent un conjoint de langue maternelle française. À l'inverse, plus on se rapproche de Montréal, plus la présence d'un conjoint de langue maternelle tierce est fréquente. Sur l'île de Montréal, cette dernière combinaison représente 75 % des familles exogames linguistiquement, a précisé la conférencière dans le cadre du congrès de l'Acfas.

Le français

Une famille exogame sur deux (51 % des familles) a transmis le français comme langue maternelle à ses enfants. «Selon le recensement canadien, la langue maternelle est la première langue apprise et encore comprise au moment du recensement. La langue d'usage, qui est celle le plus souvent parlée à la maison, est la plupart du temps (dans 81 % des familles) à l'image de la langue maternelle», a spécifié Mme Bouchard-Coulombe, qui a déposé récemment son mémoire de maîtrise. Dans 33 % des familles, c'est l'anglais que les enfants ont adopté comme langue maternelle; dans 8 % des cas, il s'agit d'une langue tierce, et 8 % des familles ont déclaré que leurs enfants possédaient plus d'une langue maternelle.

Quand la jeune chercheuse, qui est maintenant à l'emploi de Statistique Canada, a décortiqué ces résultats, elle a remarqué que 57 % des couples anglais-français ont appris d'abord le français à leurs enfants et que 75 % des couples parlant le français et une langue tierce ont fait le même choix. Par contre, 83 % des couples dont les langues maternelles sont l'anglais et une langue tierce ont transmis plutôt l'anglais à leur progéniture. De même, 37 % des familles dont les deux parents sont allophones ont préféré transmettre l'anglais comme langue maternelle à leurs enfants, contre seulement 19 % qui ont plutôt opté pour le français. «Cette observation souligne l'attrait pour l'anglais, tout comme elle souligne aussi le fait que 9 % des familles composées de conjoints français et allophone transmettent l'anglais à leurs enfants», a-t-elle commenté.

La mère

La démographe s'attendait à ce que les enfants adoptent davantage la langue de leur mère que celle de leur père. Le phénomène s'est vérifié dans plus de 53 % des familles, tandis que la langue du père a été préférée dans environ 31 % des familles. Seuls les couples allophones font exception, puisque 56 % d'entre eux ont transmis une langue autre que la leur, soit le plus souvent l'anglais (37 %) ou le français (19 %). «Le fait d'avoir un parent de langue maternelle française favorise massivement la transmission du français, et cette réalité est encore plus vraie quand c'est la mère qui est de langue maternelle française», a-t-elle souligné.

Elle a également relevé que, plus on s'éloigne de Montréal, plus les familles sont susceptibles de transmettre le français à leurs enfants. Inversement, les facteurs qui favorisent la transmission de l'anglais sont le fait d'avoir un parent de langue maternelle anglaise et d'habiter sur l'île de Montréal.

Le fait que tous les enfants soient nés dans le même pays francotrope (ayant le français comme langue officielle ou secondaire, ayant une langue latine ou possédant une histoire associée à la culture française, comme le Vietnam et l'Algérie) favorise davantage l'adoption du français que celle de l'anglais comme langue maternelle par les enfants. Par contre, lorsque les enfants étaient nés dans des pays non francophones ou dans une autre province canadienne que le Québec, ils avaient le plus souvent acquis l'anglais comme langue maternelle.

La chercheuse a aussi observé que le fait d'être né d'un père immigrant et d'une mère immigrante arrivés après l'implantation de la Charte de la langue française en 1976 était le facteur qui influençait le plus favorablement la transmission du français. La transmission de l'anglais est apparue pour sa part plus fréquente chez les couples composés d'un père non immigrant et d'une mère de deuxième génération (née au Québec de parents immigrants) particulièrement, ou d'une mère arrivée avant l'implantation de la Charte dans une moindre mesure.

À la lumière de ses résultats, Camille Bouchard-Coulombe confirme «l'existence d'un attrait non négligeable pour l'anglais».
1 commentaire
  • Michel Paillé - Abonné 14 mai 2011 02 h 45

    Une étude très attendue


    Enfin, ce étude tant attendue sur l’exogamie linguistique au Québec ! L’auteure, Camille Bouchard-Coulombe – et non Camille Bouchard-Lacombe comme on la nomme malheureusement plus d’une fois – a fait un excellent travail. Bravo.

    Puisqu’elle confirme que «plus on s'éloigne de Montréal, plus les familles sont susceptibles de transmettre le français à leurs enfants», fait voir toute l’importance d’attirer et de retenir en région un très grand nombre d’immigrants internationaux. Hélas, une fois de plus, nous constatons la faiblesse de notre politique à cet égard, politique qui à mes yeux, n’a toujours été qu’un vœu pieux.

    Michel Paillé, démographe, Québec

    http://michelpaille.com