Sommes-nous plus intelligents que nos ancêtres?

Pauline Gravel Collaboration spéciale
Les résultats moyens obtenus aux tests de QI n’ont cessé de s’accroître au fil des générations.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les résultats moyens obtenus aux tests de QI n’ont cessé de s’accroître au fil des générations.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Sherbrooke — Nous serions aujourd'hui plus intelligents que nos ancêtres... si l'on considère l'intelligence telle qu'elle est mesurée par les tests de QI. La preuve: dans les pays industrialisés, les résultats moyens obtenus à ces tests n'ont cessé de s'accroître au fil des générations depuis les années 1930. Mais attention, cette augmentation refléterait une meilleure expression de l'intelligence en raison d'un environnement plus favorable.

Le phénomène a d'abord été observé par James Flynn, un Américain résidant aujourd'hui en Nouvelle-Zélande, et il a été nommé «effet Flynn» en son honneur. La découverte de Flynn s'est vérifiée dans 26 autres pays. Dans ces diverses populations, on a noté que le rendement moyen aux tests de quotient intellectuel (QI) avait augmenté de trois à cinq points par décennie. Autrement dit, «si on soumet aujourd'hui un groupe de personnes au test de QI qui était utilisé il y a 30 ans, le QI moyen de ces individus ne sera plus de 100, mais de 115», a précisé Serge Larivée, professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal, lors de la conférence qu'il donnait hier au congrès de l'Acfas.

De nombreux chercheurs ont tenté de trouver une explication à ce phénomène intrigant. Selon le psychologue britannique Chris Brand, les jeunes d'aujourd'hui ont appris à travailler dans des situations où le temps alloué pour une tâche est limité. «La société actuelle les encouragerait à répondre au maximum de questions, quel que soit leur certitude quant à la réponse. Ils arriveraient ainsi à atteindre un nombre plus élevé de bonnes réponses», a expliqué M. Larivée.

Une deuxième hypothèse souligne le fait que les populations récentes ont eu l'occasion de se familiariser avec ces tests de QI et qu'elles auraient ainsi appris à mieux y répondre. «Les enfants sont de plus en plus entraînés à l'école à résoudre des questions qui ressemblent à celles incluses dans les tests de QI. Les enfants se sont donc habitués à ces tests», a indiqué le chercheur, tout en déclarant que ces deux premières hypothèses ne tiennent pas la route.

Tant l'accessibilité, la précocité, que la durée de la scolarité joueraient un rôle important dans l'augmentation du QI. De nombreuses études ont en effet montré que plus une population est scolarisée, plus le QI moyen de cette population augmente. D'autres chercheurs ont suggéré que l'urbanisation, en complexifiant la société, nous a obligés à «développer de plus nombreux schèmes de pensée pour nous y adapter» et a ainsi contribué à la meilleure performance aux tests de QI. «Les enfants apprennent plus tôt à penser en terme de catégories abstraites.» Leur capacité d'abstraction s'est donc accrue.

Les changements qu'a subis l'environnement familial au cours des dernières décennies ont vraisemblablement favorisé le développement de l'intelligence, a fait remarquer M. Larivée. Notamment, l'encadrement familial s'est assoupli, le nombre d'enfants par famille a diminué, et les enfants sont allaités plus souvent que jadis. Or, des études ont indiqué qu'un allaitement de plus de six mois était associé à des QI plus élevés. D'autres études ont montré que les aînés de la famille sont en moyenne légèrement plus brillants que les benjamins.

La multiplication et la complexification des médias visuels (cinéma, télé, jeux vidéo, ordinateur, infographie, etc.) auxquels sont exposés les jeunes d'aujourd'hui ont aussi probablement contribué à l'augmentation des scores obtenus aux tests de matrices progressives de Raven, qui portent sur du matériel visuel et non verbal et qui composent une bonne partie des tests de QI.

Finalement, plusieurs chercheurs croient que l'amélioration de la santé et de la nutrition serait la meilleure explication, mais Serge Larivée n'en est pas convaincu.

L'effet Flynn disparaît


Fait intéressant: l'effet Flynn est en voie de disparaître dans les pays scandinaves. Les scores moyens au QI semblent avoir atteint un plateau dans cette région du monde, alors qu'ils continuent de progresser dans l'hémisphère sud. «L'atteinte d'un plateau en Scandinavie indiquerait qu'on y a atteint les conditions optimales et que ce sont désormais les facteurs génétiques qui expliqueraient les différences individuelles dans les scores au QI. [...] Toutes ces observations nous laissent penser que les éléments défavorables au développement de l'intelligence se sont estompés au cours du temps, ce qui expliquerait l'accroissement des scores au QI», a fait remarquer le chercheur avant d'ajouter avec une pointe de provocation que «si les scores au QI ont augmenté dans les sociétés occidentales, cela voudrait donc dire que nos ancêtres étaient des crétins! Or, ce n'est absolument pas le cas! Est-ce l'intelligence qui s'accroît ou est-ce la capacité de répondre correctement aux tests de QI? Nous n'arrivons toujours pas à répondre catégoriquement à cette question, à l'heure actuelle.»

Même si les tests de QI ne mesurent que certaines formes d'intelligence, il n'en demeure pas moins que «tous nos travaux montrent que le QI est le meilleur prédicteur de la réussite scolaire. Et il est aussi le meilleur prédicteur du décrochage scolaire, n'en déplaise aux chercheurs en décrochage qui nient ce constat — malgré l'échec de toutes les approches utilisées jusqu'à maintenant — par rectitude politique. Je ne dis pas que la motivation, l'environnement scolaire et la famille n'ont pas de rôle à jouer, j'affirme que ces dernières variables ont une importance moindre que le QI en terme de prédicteur», a déclaré Serge Larivée.

«Il est faux de dire que l'intelligence est due uniquement à la génétique ou uniquement à l'environnement. Elle est le fruit d'une interaction entre les deux. En bas âge, le rôle de la génétique dans les scores au QI est faible, mais plus on vieillit, plus il prend de l'ampleur», a précisé le psychoéducateur avant d'ajouter que dans les milieux très défavorisés, l'influence de la génétique n'est que de 10 % «parce que l'environnement empêche l'expression des gènes». Dans les milieux nantis, la génétique compte pour 75 % «parce que tout ce que l'environnement pouvait apporter est déjà présent. Les différences qui persistent entre les individus dans ces milieux sont dues essentiellement à des facteurs génétiques».