Étude - Les autistes, surdoués de la perception

On savait que la plupart des autistes percevaient toute information visuelle avec une acuité hors du commun. Une nouvelle publication scientifique vient confirmer ces observations comportementales en montrant que les autistes activent beaucoup plus que les personnes typiques les régions du cerveau responsables de la perception et du traitement des stimuli visuels lorsqu'ils accomplissent des tâches impliquant du matériel visuel.

Cette publication qui paraît aujourd'hui dans la revue Human Brain Mapping est une méta-analyse des données obtenues dans le cadre de 26 études indépendantes d'imagerie cérébrale fonctionnelle qui avaient pour but de voir comment le cerveau des autistes fonctionne lorsqu'il doit analyser des visages, des caractères imprimés ou des objets pour résoudre un problème. «Malgré la variabilité des populations d'autistes examinées, des tâches effectuées et de conception des différentes études, nous avons observé une hyperactivation massive des aires visuelles [situées dans les régions temporale, occipitale et pariétale] chez les autistes. Qui plus est, les zones du cerveau qu'ils mobilisent ne sont pas seulement celles dédiées à la perception visuelle de bas niveau, mais plutôt des aires d'expertise qui servent à reconnaître des familles de formes, comme les visages, les caractères imprimés et les objets», précise l'un des auteurs de l'article, le Dr Laurent Mottron, directeur scientifique du Centre d'excellence en troubles envahissants du développement de l'Université de Montréal (CETEDUM).

L'hyperactivation observée dans les trois régions associées respectivement au traitement des visages, des caractères imprimés et des objets est même apparue plus marquée dans les zones spécialisées dans la reconnaissance des visages et des objets. «Ces résultats sont complètement subversifs par rapport à l'idée que l'on se fait des autistes, car ils montrent que ces derniers traitent les visages plus que nous, et probablement de façon très rapide. On ne peut donc pas affirmer qu'ils ont un déficit du traitement des visages. Ces résultats confirment aussi que les autistes sont meilleurs que nous dans la manipulation et la détection de formes», ajoute le Dr Mottron tout en indiquant que son équipe publie justement un autre article dans lequel elle démontre la supériorité des autistes dans des tâches de rotation mentale, où les autistes arrivent à voir mentalement une figure tourner sur elle-même et ainsi à la reconnaître sur le papier alors qu'elle a subi une rotation.

Moindre activation du cortex frontal

Alors qu'ils mobilisent davantage les régions temporale et occipitale — qui assurent la perception et le traitement des informations visuelles — que les personnes typiques, les autistes sollicitent par contre moins le cortex frontal qui intervient dans le raisonnement, la prise de décision et la planification. «Nos résultats ne nous permettent toutefois pas d'affirmer que l'hyperactivation des régions dédiées à la perception visuelle compense pour des fonctions frontales qui ne fonctionnent pas bien», affirme la première auteure de l'article, Fabienne Samson du CETEDUM. «Notre hypothèse est que le traitement perceptif effectué par les autistes suffit à la tâche. Les autistes excellent en perception et arrivent aux mêmes résultats que les non-autistes en n'utilisant que les processus visuo-perceptifs, au lieu d'avoir recours aux fonctions du cortex frontal, telles que le raisonnement, la planification, la prise de décision, comme le font les non-autistes. Ces dernières fonctions se réalisent au sein des régions perceptives chez les autistes.»

En d'autres termes, les autistes réussissent aussi bien que les non-autistes dans des tâches impliquant la perception des visages, ou la lecture de mots, voire dans des tâches plus complexes de raisonnement et de perception d'objets, mais «le chemin pour y arriver est différent», fait remarquer la chercheuse avant d'ajouter que nous devrions davantage prendre en considération ces observations dans nos interventions auprès des autistes. «Plutôt que de s'obstiner à forcer les autistes à fonctionner comme nous, alors que cette manière de faire ne leur est pas naturelle, il faudrait plutôt miser sur leurs forces, se concentrer sur ce qu'ils font bien. Nos résultats montrent que les autistes traitent l'information d'une manière différente, ce qui suppose qu'ils apprennent d'une façon différente», déclare-t-elle tout en proposant de procéder par «une plus grande exposition à des informations visuelles pour leur permettre d'extraire les concepts qui s'y cachent. Les jeunes autistes vont feuilleter des encyclopédies, regarder divers matériels écrits, et ainsi arriver à une maîtrise de la lecture qui est supérieure à celle des non-autistes.»

Pour le Dr Mottron, ces résultats nous obligent aussi à revoir la définition actuelle de l'autisme. «L'autisme n'est pas un déficit, mais une expertise. Au lieu de caractériser l'autisme comme un déficit social, il nous faudrait plutôt le présenter comme un surfonctionnement perceptif», estime le chercheur.

7 commentaires
  • Dominique Châteauvert - Inscrite 4 avril 2011 11 h 37

    Une magnifique nouvelle!

    Grâce à de telles avancées scientifiques dans la connaissance du cerveau humain, le potentiel unique dont nous avons été doté sera enfin connu et reconnu.

    Il est à espérer que les cours d'écoles, les bureaux et tous les milieux de vie en bénéficieront et qu'on y retrouvera moins de faux jugements et de harcèlement.

  • France Marcotte - Abonnée 4 avril 2011 12 h 41

    Le problème est dans l'oeil de celui qui regarde l'autiste?

    «L'autisme n'est pas un déficit, mais une expertise. Au lieu de caractériser l'autisme comme un déficit social, il nous faudrait plutôt le présenter comme un surfonctionnement perceptif», estime le chercheur.
    À lire cet article, on pourrait croire que s'il n'était pas incompris, l'autisme serait presque un avantage.
    Mais les caractéristiques propres à l'autisme se résument-elles à ce qui concerne la perception?

  • Sanzalure - Inscrit 4 avril 2011 13 h 20

    Le monde ordinaire

    Ça démontre une fois de plus que le monde ordinaire est justement ça : ordinaire !

    Serge Grenier

  • Gabriel Normandeau - Abonné 4 avril 2011 14 h 12

    Je suis le roi du monde!!!!!!!!!!!

    Yes!!! L'explication scientifique pourquoi, je suis capable de lire un roman de 800 pages par jour et peut-être pourquoi je lis mieux avec du papier brun!!!

  • Denis Paquette - Abonné 4 avril 2011 16 h 57

    une information utile

    QUESTIONS FRÉQUENTES: Est-ce qu'une émotion peut être
    déclenchée sans l'intervention de la pensée consciente ?
    Oui, il semble qu'une réaction émotive puisse être déclenchée avant même que la pensée consciente ait pu intervenir. Il y a longtemps que les chercheurs en psychologie cognitive constatent qu'un stimulus (un élément de l'environnement) peut déclencher une réaction physiologique avant même ou sans que ce stimulus ait été perçu consciemment. Depuis le début des années 90, des chercheurs en neurosciences ont identifié une voie neuronale (entre le thalamus et l'amygdale) qui transmettrait une partie de l'information d'une perception aux structures responsables des émotions avant même que cette information ait pu être traitée par les structures impliquées dans la conscience (le cortex). Ce qui permettrait que la réaction émotionnelle précède la pensée consciente. Ce mécanisme est très adaptatif lorsque la survie (faut-il se battre ou fuir ?) dépend de la rapidité de réaction. Cependant seules les caractéristiques les plus saillantes de la situation sont prises en compte dans cette réaction rapide. L'interprétation de la situation peut ainsi être erronée. Cette interprétation est basée sur la mémoire (sur des schémas cognitifs pour les habitués de ce concept). Si la situation ressemble à des situations passées qui suscitaient de la peur ou de la colère, par exemples, elle sera interprétée comme appartenant à la même catégorie de situation et l'émotion sera déclenchée. C'est ainsi, par exemple, que les gens en état de stress post-traumatique réagissent avec une anxiété excessive à des situations qui ont des points en commun avec la situation traumatisante passée. C'est l'analyse rationnelle, qui passe par la conscience et prend un peu plus de temps, qui permet de faire la part des choses et de tempérer l'émotion. Ce qui est parfois difficile à faire car l'état émotif, une fois installé, influ