Gordon Bell, en direct sur sa vie

Photo: Christian Tiffet

La condition humaine ne sera plus jamais la même. Imaginez: un clic et hop! vous replongez en vidéo dans la conversation que vous avez eue, il y a six mois, avec un ami, au bon resto en bas de votre rue. À droite de l'écran, le menu complet s'affiche, avec vos notes personnelles sur l'ensemble de la soirée. Tout comme la liste des chansons qui jouaient ce soir-là.

Re-clic: c'est désormais votre médecin qui scrute vos données biométriques des dernières semaines. Sur son iPad. Le détail de vos repas quotidiens est sous ses yeux. Regard sombre de sa part: depuis six mois, vous n'avez pas fait de sport, constate-t-il sur son écran. Et en plus, vous mangez trop de lipides.

Science-fiction? Oui... mais plus pour très longtemps. C'est en tout cas ce qu'annonce aujourd'hui Gordon Bell, un ingénieur travaillant pour le géant Microsoft, qui depuis 1998 s'est lancé dans un projet complètement fou: numériser chaque fragment de son existence, jour après jour, au nom de l'évolution humaine. Une cartographie ambitieuse et détaillée de sa vie sur Terre qui ne prophétise rien de moins qu'une grande révolution dans les rapports humains, tout comme l'immortalité numérique d'ici 10 ans. À peine.

«La portée de ce travail est aussi importante que passionnante», résume Bill Gates — lui-même — en préface du bouquin Total Recall dans lequel Gordon Bell et son collègue Jim Gemmell relatent ce voyage étonnant au centre de la numérisation du vivant. La traduction en français vient de sortir chez Flammarion. «Ce projet pourrait bien modifier notre conception de la mémoire, notre rapport à la santé, le partage de nos expériences (parfois sur plusieurs générations) et bien d'autres domaines encore.»

Sur grand écran, le réalisateur canadien Omar Naïm avait déjà imaginé une bribe de cette révolution. C'était en 2004 avec son Final Cut. Robin Williams y excellait dans le rôle d'un solitaire monteur de mémoire numérique, chargé de résumer la vie de personnes défuntes dans de petits films-mémoires à l'attention des amis et de la famille. La popularité des implants Zoé, enregistrant en permanence l'existence de ceux qui les portent, rendant le tout possible.

Ce passage de la fiction à la réalité, Gordon Bell l'a amorcé en 1998 dans les laboratoires de Microsoft, où l'homme est spécialiste de la téléprésence et de la téléinformatique, avec la numérisation de ses livres et de ses documents écrits personnels, histoire de «désengorger [son] bureau [mais aussi de] pouvoir travailler à distance en se libérant du papier», écrit-il. Le projet expérimental MyLifeBits (littéralement: mes bouts de vie) venait de voir le jour, posant du coup les bases de ce que les Anglos appellent le lifelogging, ou enregistrement numérique du quotidien.

Construire sa mémoire numérique

Des livres et du papier Gordon Bell, avec la complicité de Gemmell, est ensuite passé aux photos, aux fichiers sons, puis aux vidéos par l'entremise d'une caméra qu'il porte en permanence autour du cou, la SenseCam. Relié à un système de localisation par satellite, l'objet alimente avec une précision chirurgicale la mémoire numérique (e-memory) de l'ingénieur, tout comme la construction en parallèle de plusieurs logiciels de lifelogging.

Ces applications sont pour le moment au stade expérimental, mais promettent de se répandre d'ici quelques années dans la vie de millions d'humains à travers le monde qui ont déjà succombé, souvent sans le savoir, à cette logique du direct sur sa vie. Comment? En laissant traîner des courriels de 2004 ou de 1998 dans leur boîte de courriels, en accumulant des stocks hallucinants de photos numériques dans leurs disques durs, mais aussi en twittant avec un téléphone intelligent tout en regardant la télé, en soupant au restaurant ou en écoutant un concert rock ou classique.

Et tout ça ne fait que commencer, prédisent les auteurs de Total Recall qui anticipent, sans trop se tromper, un engouement pour cette numérisation du quotidien, soutenue dans un avenir proche par l'augmentation prévisible de la capacité de stockage des ordinateurs, à un coût moins, par la multiplication des outils d'enregistrement et surtout par l'amélioration des moteurs de recherche pour se retrouver dans ce magma de données personnelles ainsi numérisées. «Cela va modifier nos modes de travail et d'apprentissage. Notre créativité en sera améliorée, notre santé optimisée. Nos relations avec les êtres qui nous sont chers (vivants ou disparus) ne seront plus jamais les mêmes», écrivent-ils.

C'est que le lifelogging aime se faire porteur d'espoir, surtout auprès d'une population vieillissante, en se présentant comme un moyen technologique pour ne plus jamais perdre la mémoire. L'histoire de sa vie, en détail, à portée de clic, peu importe l'endroit où l'on se trouve sur la planète, par la magie de l'infonuagique: l'humanité en rêverait, tout comme elle rêve de cette immortalité que Gordon Bell promet au passage en évoquant la création d'un «vous» virtuel, à sa mort, avec le corpus d'informations ainsi constitué au fil de son existence. Un «vous» avec lequel il sera bien sûr possible d'interagir.

«Aujourd'hui, ajoute le cobaye humain, peu de gens peuvent prétendre à la postérité. Seuls les grands hommes comme Aristote, Alexandre le Grand, Shakespeare, Mozart, Edison ou Einstein voient leurs idées et leurs oeuvres leur survivre.» Une inégalité par rapport à l'éternité que la numérisation de chaque existence va bien sûr enrayer.

Et les possibles ne s'arrêtent pas là. Transfert de connaissances entre générations, gestion de ces émotions en s'observant rétrospectivement dans plusieurs situations, et ce, pour être plus productif, transmission d'informations précises à son médecin pour faciliter son diagnostic, la numérisation du quotidien ne comporterait que du bon pour ses deux promoteurs qui, dans le bouquin, en deux paragraphes à peine règlent le cas des effets pervers avec lesquels l'humanité pourrait avoir à composer.

«Un changement aussi considérable a de quoi effrayer», écrivent Bell et Gemmell en repoussant du revers de la main un éventuel contrôle social sur la base des informations personnelles ainsi mises en réseau. Mais ils reconnaissent toutefois que «cela suppose bien entendu le développement d'une déontologie nouvelle et la modification de notre concept de vie privée». Une réflexion nécessaire, en effet, déjà amorcée et qui, dans les réseaux sociaux et ailleurs, est même en train de s'autonumériser, pour la suite des choses.
4 commentaires
  • zanzibar@vif.com - Abonné 2 avril 2011 08 h 44

    Illusion et immortalité et contrôle

    '' LA MORT EST LA GRANDE AFFAIRE de l'homme'' écrivait le regretté Thierry Hentsch (Raconter et mourrir, Aux sources de l'imaginaire occidental). L'informatique sera sûrement un outil d'une utilité inestimable pour les chercheurs en sciences humaines du futur. Toutefois, cette nouvelle illusion d'immortalité que nous offre la technologie pourrait n'être est aussi qu'un mirroir déformant, partiel, et partial, de notre existence. De plus, pour s'inscrire dans cet album, dans lequel les légendes pourraient être écrites à l'avance, nous risquons d'avoir à échanger, à peu de frais, notre liberté pour une illusion de pérennité.
    Acceter plus de contrôle pour un plat de lentilles.
    N'oubliez quand même pas de conserver mon petit commentaire...
    Denis Barrette

  • Normand Chaput - Inscrit 2 avril 2011 09 h 05

    c'était hier le poisson d'avril

    Au lieu d'enfouir des éoliennes, pourquoi ne pas les rendre numériques?

  • Gilbert Talbot - Abonné 2 avril 2011 10 h 17

    Il y aurait une sélection à faire.

    Est-ce que tout ce qui se passe dans une vie individuelle se doit d'être conservé ? Le temps que l'on passe à attendre l'autobus ? Les heures d'insomnies au coeur des nuits blanches ? Sans parler du temps perdu sur le bol de toilette ou dans la douche . Et voulez-vous vraiment conserver vos moments de souffrances à l'hôpital ? Revivre votre peine d'amour qui a brisé votre vie ? Et voulez-vous vraiment que tout cela s'étale sur votre compte facebook ?

  • Sentrynox - Inscrit 3 avril 2011 02 h 37

    L'intégration technologique corrompt notre intégrité biologique!

    La technologie à presque toujours été un outil pour aider les hommes à survivre à un environnement naturel parfois hostile. Aujourd'hui nous sommes témoin d'un retournement majeur. La technologie deviendra, non pas un outil pour nous servir, mais un moyen de nous asservir! L'Humanité devient tranquillement esclave de la technologie, au fur et à mesure que celle-ci détruit notre environnement Naturel, mère, depuis toujours de notre évolution!
    Bientôt pour Évoluer, nous n'aurons qu'a acheter une autre pièce pour nous améliorer! À ce moment là, l'Être Humain ne sera plus!
    La technologie pourra nous promettre une immortalité, mais à quelle prix? Au prix de notre Âme et de notre asservissement?