Technologie - Twitter a cinq ans: la petite existence d'un grand concept

Jack Dorsey et Biz Stone, deux des trois fondateurs de Twitter.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Kara Andrade Jack Dorsey et Biz Stone, deux des trois fondateurs de Twitter.

Ce sont deux mots qui sont certainement en train de changer la face du monde... de la socialisation et de l'échange d'informations: «Inviting coworkers» ([j']invite les collègues). En 18 caractères, un certain Jack Dorsey expose ainsi sur la Toile ce qu'il est en train de faire. Nous sommes dimanche, 16 h 2, heure de Californie, le 21 mars 2006, soit il y a exactement cinq ans, jour pour jour, et le réseau de microclavardage Twitter est alors en train, en deux mots, de naître avec ce premier tweet de l'histoire de l'humanité. Celle qui est désormais branchée.

L'invitation, à laquelle forcément Biz Stone et Evan Williams, les cocréateurs de l'outil, se sont frottés, a eu l'effet d'un battement d'ailes de papillon. Une demi-décennie plus tard, le service est désormais utilisé par 200 millions de personnes dans le monde, dont 550 000 au Québec uniquement. Chaque jour, sur la planète 2.0, en moyenne 140 millions de ces courts messages ne pouvant excéder 140 caractères sont désormais produits, redéfinissant les contours de la communication et de la pensée humaine qui carbure désormais à l'instantanéité, à l'ubiquité, à la mobilité et au présentéisme.

La révolution n'était toutefois pas jouée d'avance au début de ce projet né quelques mois plus tôt dans les bureaux d'Odeo de New York, un spécialiste de la baladodiffusion, où Dorsey et son pote Noah Glass se sont mis à travailler sur un service de communication rapide pour travailleurs en mouvement, comme les ambulanciers et les chauffeurs de taxi. La première mouture de l'outil est baptisée «stat.us» et vise à encadrer la production de messages texte de moins de 140 caractères afin de permettre aux gens de dire ce qu'ils font, en direct sur leur vie.

Comme une traînée de poudre

Le ton est alors donné, tout comme les bases du réseau de microclavardage qui, malgré cette étonnante contrainte d'espace, à l'ère du blabla, se répand de manière épidémique dans les rangs des internautes, qu'ils soient président des États-Unis, dissidents égyptiens ou tunisiens, marchands de savon, de voiture ou de vêtement, politiciens un peu trop volubiles ou encore Charlie Sheen.

«Nous sommes encore au début du phénomène, explique Annie Couture, analyste du Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO). Actuellement, ce service, au Québec comme ailleurs, est principalement animé par des adeptes précoces et des personnes innovantes. La courbe d'adoption est plus lente que pour d'autres réseaux sociaux, mais il est facile de croire qu'elle va poursuivre dans le même sens à l'avenir».

Avec, numériquement, une clientèle qui représente un tiers des fidèles de Facebook, Twitter plaît, mais de manière très ciblée, par sa nature, ses contraintes et la courbe d'apprentissage un peu plus élevée qui vont avec. «C'est surtout le monde des affaires qui se l'approprie pour le moment, lance Pierre Proulx, directeur général de l'Alliance numérique, un groupe de pression représentant les acteurs du Web, de la technologie et de la pensée 2.0 au Québec. Il y a dans ce réseau une dimension plus pragmatique que sociale. On l'utilise pour échanger efficacement et rapidement des références, des informations, sur une base professionnelle plutôt que pour se divertir et socialiser, comme Facebook le propose par exemple.»

Boudé par les jeunes

Ceci explique donc cela et surtout le fait que Twitter peine encore et toujours à percer dans les jeunes strates de la population: celle qui a moins de 18 ans aime partager photos, vidéo, avec démesure, le tout dans une quête d'expression répétitive qui peine à trouver sa place dans une boîte ne pouvant contenir plus de 140 caractères et dans un monde référencé par des mots-clics (hashtag, dans la langue de Twitter) pour lesquels il faut parfois faire preuve d'imagination.

«Dans ce réseau, les 18-44 ans sont certainement les plus présents, dit Annie Couture qui a étudié l'adoption des réseaux sociaux au Québec. Et c'est toujours dans cette frange des jeunes professionnels que l'adoption va se poursuivre à l'avenir.»

En facilitant l'échange d'information, rapidement, en mouvement — en un an, l'adoption de Twitter en format mobile a crû de 182 % —, Twitter a accéléré la communication entre les humains, bien sûr, même si la croissance de ces échanges pourrait à terme rendre l'humanité un peu folle, estiment plusieurs neurologues. Et le site de microclavardage ne tient certainement pas à en rester là.

L'outil est en train de révolutionner aussi le monde du service à la clientèle en devenant depuis quelques mois le théâtre improbable de plusieurs crises de consommation dont plusieurs pourraient bien faire école: il y a eu cette histoire de client mécontent du service dans la succursale de Nespresso à Montréal qui, après avoir formulé son désenchantement sur Twitter, s'est vu offrir un café et quelques macarons, de la part du grand patron de l'entreprise en Suisse. À l'inverse, la semaine dernière, une même colère exprimée au même endroit par l'animateur Guy A. Lepage contre le service Telnat de la Banque Nationale est restée sans réponse, attisant les petites mesquineries en format 2.0 à l'endroit de l'institution.

Dans une entrevue accordée à l'AFP la semaine dernière, Biz Stone s'est souvenu: «Une des choses que je disais à mon équipe au début, c'était que si Twitter devenait un triomphe, ce ne serait pas forcément un triomphe technologique, mais un triomphe d'humanité.»

Le philosophe Paul Virilio, penseur du temps qui passe et auteur du Grand Accélérateur (Éditions Galilée), lui donne certainement raison en parlant de l'instant qui désormais est au centre du temps. «Avec les technologies de l'instantanéité, de l'ubiquité comme le portable, nous sommes partout chez nous. Nous nous trouvons au bord d'une mutation historique considérable: la fin de l'ère de la sédentarité.» Et reste désormais à voir si c'est pour le mieux ou pas.
1 commentaire
  • jean-jacques thibault - Inscrit 21 mars 2011 18 h 43

    Chose certaine...

    Ça ne peut pas être pire, surtout si on parle d'un triomphe humanitaire!!!