La chair et les os, plus forts que le cyberespace

Argent, billets d’avion, de train et de spectacle, le cellulaire veut éliminer la matière
Photo: - archives Le Devoir Argent, billets d’avion, de train et de spectacle, le cellulaire veut éliminer la matière

La clameur de la foule à la place Tahrir au Caire a résonné sur toute la Toile pendant une bonne partie de la journée hier. En vidéo, en texte et en format réseau social, la chute du raïs a été saluée, commentée, «retweetée» par des millions d'humains connectés à un ordinateur, et qui depuis plusieurs semaines donnent l'impression que la révolution en marche dans les pays arabes est portée par les réseaux sociaux.

À tort.

«C'est ce qu'essayent de faire croire les gourous du marketing et des publicitaires avec ce discours triomphaliste», dit André Mondoux, spécialiste des réseaux sociaux à l'École des médias de l'Université du Québec à Montréal. «Ce n'est pas une technique qui fait la révolution, ce sont les Égyptiens, les Tunisiens», ajoute le philosophe Pierre Levy, titulaire de la Chaire de recherche en intelligence collective à l'Université d'Ottawa. Égyptiens, Tunisiens qui, à l'image du reste des humains de la planète, ont largement amorcé dans les dernières années un processus, à large bande, de dématérialisation d'une partie de leurs interactions sociales. Sauf, bien sûr, quand ils descendent par million dans la rue pour faire tomber un dictateur.

«Le rapport en coprésence n'est plus la base de la communication, c'est vrai, résume le sociologue Thierry Bardini, spécialiste de la chose technologique au Département de communication de l'Université de Montréal. Les supports des rapports sociaux sont en train de se transformer, complexifiant du coup ces rapports.»

Il suffit de se mettre devant un écran pour s'en convaincre. Oui, le bristol, ce très concret bout de carton qui pendant des lunes a servi à inviter ses contemporains à des mondanités, n'est pas le seul à avoir été emporté par la déferlante de codes binaires. Le matérialisme très vieillot d'une assemblée de cuisine, à des fins politiques ou syndicales, trouve aujourd'hui une nouvelle configuration dans les groupes Facebook mis en place pour réunir des citoyens numériques autour d'un thème, d'une question, d'une idéologie.

En 2011, le tract, l'appel à la mobilisation, peut désormais entrer en 140 caractères dans un tweet, ces «gazouillis» dont plusieurs millions sont produits chaque jour sur le réseau de microclavardage Twitter. Et le militantisme tout comme la démocratie se conjuguent de plus en plus au temps du Web 2.0, ce Web que l'on dit participatif.

Les rapports sociaux se dématérialisent, mais «ils se désymbolisent aussi», assure André Mondoux, en évoquant une société qui, sous la pression technologique, cherche de plus en plus à se faire pragmatique en mettant de l'avant l'hyperindividualisme et l'égotisme. En gros. «Aujourd'hui, l'identité passe davantage par le concret que par le symbole.» Et forcément, dans cette recherche du concret, la géolocalisation — ou l'art de connaître son positionnement dans l'espace pour, de plus en plus, en faire part aux autres —, la cybermilitance, la cyberpublicité — souvent alimentée par les internautes lambda — ou encore l'appel à la pétition en ligne, comme outil de construction de son image numérique, trouvent facilement leur voie.

L'Homo connecticus est en continuelle représentation afin de pallier le manque d'une communication interpersonnelle débarrassée de ces clignements d'yeux, mouvements nerveux des lèvres, gestes et accessoires vestimentaires qui participent à la construction d'un message. Des détails que la technologie cherche d'ailleurs de plus en plus à combler par l'entremise entre autres des représentations holographiques ou encore de la vidéoconférence raffinée, qui exposent désormais numériquement ses interlocuteurs à la même table de conférence que nous (sur un écran), même s'ils se trouvent physiquement à 10 000 km de là.

«C'est une façon d'aider les gens à suspendre leur incrédulité, dit M. Bardini, d'évacuer le scepticisme qui pourrait nuire à la communication ainsi médiatisée. Le cerveau humain décode encore une expérience médiatisée comme étant moins vraie qu'une expérience analogique, parce que c'est quelque chose de très récent dans l'histoire de l'humanité.»

Rien ne laisse toutefois présager que cette socialisation en format numérique, avec ces expressions dématérialisées, finira par prendre le dessus sur la chair et les os, prévient Pierre Levy. «Si cela était vrai, il n'y aurait pas autant d'embouteillages sur les routes et de files d'attente dans les aéroports, lance-t-il. La communication numérique augmente, mais les transports en font tout autant», prouvant du coup, comme pour les révolutions, que la technologie aide parfois, mais ne fait pas tout.

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