Aurait-on retrouvé la tête d'Henri IV ?

Il s’agit probablement du seul portrait d’Henri IV qui mette en évidence la boucle d’oreille que portait le souverain.<br />
Photo: Belet/Gabet/Galaxie presse Il s’agit probablement du seul portrait d’Henri IV qui mette en évidence la boucle d’oreille que portait le souverain.

La rumeur courait que la tête d'Henri IV avait disparu. Une enquête historico-scientifique des plus palpitantes menée par deux journalistes français et une brochette de scientifiques a permis de la retrouver et de l'authentifier à 99,9 %.

Les livres d'histoire nous ont appris que le roi Henri IV a été assassiné le 14 mai 1610 par François Ravaillac, un fanatique catholique qui lui assena trois coups de couteau dans le thorax alors qu'il circulait dans son carrosse rue de la Ferronnerie à Paris. Le souverain est alors embaumé après une autopsie succincte. Son corps est déposé quelques jours plus tard dans un lourd cercueil de plomb à la basilique de Saint-Denis, nécropole des rois de France.

On savait qu'au cours de la Révolution française les tombes royales avaient été ouvertes et les corps de plusieurs rois, dont celui d'Henri IV, exposés en public avant d'être jetés dans une fosse commune, où les profanateurs et des chasseurs de reliques les avaient dépecés, s'emparant d'une mèche de cheveux, d'un doigt, voire d'une tête...

L'enquête débute en 2008 lorsque le biographe d'Henri IV, Jean-Pierre Babelon, historien à l'Institut de France, informe le journaliste Stéphane Gabet qu'un brocanteur de Montmartre, du nom de Joseph Bourdais, a acheté aux enchères à l'hôtel Drouot, en 1919, une tête momifiée pour trois francs. Dans les journaux de l'époque, archivés par l'historien, on dit que Bourdais, persuadé qu'il détient la tête du Vert Galant, exhibe son trésor aux badauds. Mais il n'est pas pris au sérieux par les autorités auxquelles il désire le léguer. À sa mort, la tête est perdue de vue.

Dans un placard du grenier

L'historien Jean-Pierre Babelon confie aussi au journaliste avoir reçu une lettre d'un certain Jacques Bellanger, fonctionnaire à la retraite, qui demande des informations sur la tête d'Henri IV. En collaboration avec son collègue journaliste Pierre Belet, Stéphane Gabet contacte ce monsieur Bellanger, qui tergiverse longuement (pendant deux ans!) avant de révéler qu'il a en sa possession la prétendue tête d'Henri IV qu'il a rachetée à la soeur du brocanteur Bourdais en 1955. Octogénaire, ce collectionneur passionné d'histoire cède finalement aux deux journalistes, en janvier 2010, la tête momifiée qu'il avait gardée secrètement, à l'insu même de ses enfants, dans un placard de son grenier.

La tête est alors confiée au Dr Philippe Charlier, médecin légiste au Centre hospitalier universitaire R. Poincaré de Garches. Spécialiste de paléopathologie, le Dr Charlier est connu pour avoir découvert qu'Agnès Sorel, favorite du roi Charles VII, avait été empoisonnée au mercure en 1450, ainsi que pour avoir prouvé que les ossements de Jeanne d'Arc, conservés pieusement à Chinon, ne sont en réalité que ceux d'une momie égyptienne et d'un chat. Se met alors en branle une investigation scientifique ponctuée de rebondissements, à laquelle participeront 20 scientifiques français, danois, italiens et américains.

La tête volée

Un premier examen clinique à l'oeil nu révèle que la tête momifiée est celle d'un «homme adulte mature, pour ne pas dire sénile», portant une barbe et une moustache, et dont «la dentition est en piteux état». Il ne reste qu'une dent au niveau du maxillaire supérieur et quatre au niveau de la mandibule (maxillaire inférieur). Le Dr Charlier confirme aussi que la tête a été arrachée après la mort et que l'oreille droite est percée. Ces premières observations concordent avec le profil d'Henri IV, qui est mort à 57 ans et dont la tête aurait été volée lors de la Révolution.

Des recherches iconographiques permettent de retrouver un portrait sur lequel Henri IV porte une boucle d'oreille. Et des données historiques indiquent que le «bon roi», comme on le surnommait, souffrait de problèmes dentaires.

On introduit ensuite la tête momifiée dans un scanner dont les rayons permettent de voir l'état du crâne sous le cuir chevelu. Surprise: celui-ci n'est pas scié et il contient le «cerveau qui a sédimenté sous la forme d'une petit dépôt de deux centimètres d'épaisseur. Même les yeux sont encore desséchés à l'intérieur des orbites», précise le Dr Charlier dans le documentaire Le Mystère de la tête d'Henri IV, qui était présenté cette semaine en avant-première mondiale à Montréal.

Or, les embaumeurs de l'époque avaient pourtant l'habitude d'ouvrir le crâne des rois de France pour en retirer le cerveau et ils comblaient ensuite «la boîte crânienne avec de l'étoupe, des épices et des aromates pour assécher les chairs».

On fait alors appel à l'expertise de grands parfumeurs pour identifier les produits qui auraient été utilisés lors de l'embaumement. Ces grands nez ne dépistent aucune odeur d'aromates ou d'épices. Un détecteur de molécules volatiles confirme en effet qu'aucune substance végétale n'a été introduite dans la tête par un embaumeur, «à moins que les odeurs se soient évaporées au cours du temps».

Une recherche sur Internet met les deux journalistes sur la piste d'un texte d'Alphonse de Lamartine qui spécifie qu'Henri IV a été embaumé selon la méthode des Italiens. Le Dr Charlier contacte alors l'anthropologue Rosa Boano de l'Université de Turin.

Cette grande spécialiste de l'embaumement lui précise que des fouilles archéologiques réalisées dans la nécropole des Médicis, sise dans la basilique San Lorenzo de Florence, ont révélé qu'aucune dépouille des Médicis n'avait le crâne scié. L'embaumement des Médicis a consisté essentiellement en une éviscération (l'abdomen est ouvert pour retirer les viscères et le coeur) et leur crâne n'a pas été ouvert afin de respecter l'intégrité du corps humain.

«Or, Marie de Médicis, l'épouse d'Henri IV, était au Louvre le jour de la mort du roi. Elle était donc présente dans les appartements du roi quand le médecin a procédé à son autopsie et qu'on l'a embaumé. On peut donc légitimement penser qu'elle a souhaité et demandé qu'on embaume son mari par la méthode de ses ancêtres italiens. De plus, même si la grande majorité des rois de France se faisaient scier le crâne quand on les embaumait, on ne peut en faire une généralité», avance Stéphane Gabet. À ce sujet, le Dr Charlier précisait récemment à l'Agence France-Presse que «le sciage du crâne n'est pas systématique à la Cour de France: Agnès Sorel et Henriette d'Angleterre [petite-fille d'Henri IV mariée au frère de Louis XIV] en sont deux exemples, pour lesquels les rois ont expressément demandé de ne pas ouvrir le crâne!»

Une loupe binoculaire permet ensuite au Dr Charlier de repérer un tatouage noir à la base du cou, ainsi que des traces blanchâtres qui seraient vraisemblablement des résidus du masque mortuaire réalisé sur le corps du monarque juste après sa mort. Des analyses plus poussées révèlent ultérieurement que le tatouage est en fait du charbon appliqué par l'embaumeur pour absorber les liquides et les mauvaises odeurs. Les taches blanchâtres sont bien du plâtre. Et une datation au carbone 14 montre que la tête remonte à une période comprise entre 1450 et 1650, un créneau tout à fait compatible avec l'année du décès d'Henri IV, en 1610.

Le Dr Charlier décèle également une lésion osseuse sur le maxillaire supérieur gauche: vraisemblablement une cicatrice laissée par le coup d'épée de Jean Châtel qui, 15 ans avant la mort du roi, avait tenté de l'assassiner. Le spécialiste circonscrit aussi une protubérance à la base du nez qui correspond exactement au volumineux grain de beauté que le roi porte au-dessus de la narine droite, en plus d'une cicatrice à la lèvre gauche, dans ses différents portraits.

On s'attaque ensuite à l'étape la plus cruciale, celle qui devrait boucler l'enquête: l'analyse d'ADN. On prélève des échantillons de peau et de muscles sur la tête momifiée, de même que sur de multiples reliques du roi conservées dans différents musées de France, afin d'établir une comparaison. Mais, manque de chance, «l'ADN est inexploitable car trop fragmenté et contaminé», concluent les deux meilleurs laboratoires mondiaux qui ont effectué les tests.

Les généticiens expliquent l'absence d'ADN pouvant permettre une analyse fiable par le fait que le corps a été entreposé près de 200 ans dans un cercueil de plomb, indique Stéphane Gabet. «Il est bien connu que le plomb endommage l'ADN. Aussi, il ne faut pas oublier que la tête est passée de main en main et qu'elle a été exposée aux rayons ultraviolets alors que Bourdais la montrait aux touristes de Montmartre», souligne-t-il. Il faut donc trouver d'autres preuves.

Des toxicologues analysent alors d'autres échantillons afin de vérifier si des métaux sont présents à la surface du corps, notamment du plomb qui proviendrait du sarcophage dans lequel avait été déposée la dépouille d'Henri IV. Un nouvel indice probant s'ajoute lorsqu'on découvre que la signature isotopique du plomb retrouvé sur la tête est la même que celle du plomb présent sur les autres reliques.

On se lance ensuite dans des comparaisons faciales entre la momie et les portraits les plus fidèles d'Henri IV, dont le masque mortuaire conservé à la bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris. En parallèle, l'anthropologue Jean-Noël Vignal, ancien membre de l'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale, reconstitue un portrait-robot à partir de l'image du scanner et de caractérisques telles que le sexe, l'âge et la corpulence, déduites de la tête momifiée. Les juxtapositions s'avèrent impeccables, la reconstitution concorde.

L'ensemble des indices accumulés au cours de l'enquête étaient publiés en décembre dernier dans le British Medical Journal, une revue scientifique dont le contenu est révisé par des spécialistes. Cette consécration permet aux enquêteurs d'affirmer qu'il s'agit bel et bien de la tête du roi Henri IV. Celle-ci a été remise à son descendant, le prince Louis de Bourbon, duc d'Anjou, qui a souhaité que le roi retrouve sa sépulture à la basilique Saint-Denis.

Des sceptiques

Toutefois, il reste encore des sceptiques qui brandissent les témoignages d'Alexandre Lenoir, conservateur du patrimoine mais aussi grand collectionneur de reliques, et de Dom Poirier, un ancien bénédictin et archiviste à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Ces deux témoins oculaires des profanations de 1793 affirment que la tête d'Henri IV était sciée. Le médecin légiste Philippe Charlier, l'historien Jean-Pierre Babelon et le directeur scientifique des Archives Nationales (Paris) Bruno Galland répliquent à ces critiques dans un article publié jeudi dans le British Medical Journal.

L'archiviste Bruno Galland, qui a étudié dans le détail l'ensemble des témoignages relatant ce qui s'est passé en 1793, souligne le fait que le seul témoignage original, en l'occurrence anonyme, décrivant les profanations de Saint-Denis, ne fait aucune mention d'une ouverture dans le crâne d'Henri IV. Ce témoignage indique par contre que le corps a été retrouvé dans un très bon état de conservation.

Les trois auteurs de l'article du BMJ précisent également que les témoignages signés par Alexandre Lenoir et Dom Poirier ont été écrits longtemps après les profanations. Dom Poirier a rédigé un rapport de l'exhumation des corps royaux en 1796, tandis que le texte de Lenoir est daté de 1801. Selon Bruno Galland, ces deux derniers témoignages sont à prendre avec la plus grande circonspection car ils reprennent mot pour mot le témoignage d'origine d'un anonyme, mais en y ajoutant des détails.

De plus, ajoute Stéphane Gabet, Alexandre Lenoir est connu pour avoir fait un important trafic de reliques royales. «Ce qui rend son témoignage pour le moins suspect. Entre 30 preuves scientifiques qui s'accumulent les unes aux autres, le tout validé par un comité de lecture international, et une vieille archive qui a été écrite on ne sait trop comment dans une période trouble, il y a juste deux poids et deux mesures», s'indigne-t-il.

Alexandre Lenoir est probablement celui qui s'est emparé de la tête d'Henri IV, suppose Philippe Gabet. «Mais cela, on ne pourra jamais le prouver, admet-il. Ce qui est certain, c'est qu'il a volé énormément de reliques à Saint-Denis. Il était assurément le plus grand collectionneur de reliques de son temps. Et il était présent à Saint-Denis le jour où on a ouvert le cercueil d'Henri IV», raconte le journaliste qui a tenté de reconstituer le parcours qu'a suivi la tête d'Henri IV.

Des artistes-peintres

La consultation de l'acte de vente de 1919 à l'Hôtel Drouot lui a permis d'apprendre que le propriétaire précédent était Emma Nallet Poussin, une artiste-peintre décédée dix ans auparavant. «Morte en 1909, ses affaires ont été entreposées chez un garde-meuble. Au bout de dix ans, le garde-meuble a obtenu de la justice le droit de pouvoir vendre ses affaires compte tenu qu'aucun héritier ne s'était manifesté. Et c'est ainsi que la tête s'est retrouvée aux enchères en 1919», précise Stéphane Gabet.

En fouillant les archives, les deux journalistes ont également remarqué que le petit-fils d'Alexandre Lenoir était aussi artiste-peintre. Les deux habitaient dans le même quartier et exposaient dans les mêmes galeries. «Dans le milieu des artistes-peintres, tout le monde se connaissait à l'époque. Il n'est donc pas impossible que la tête d'Henri IV se soit retrouvée au centre d'une passion amoureuse. Le fil est fragile, je l'avoue, mais c'est possible», affirme Gabet.