Les mammouths pourraient revivre

Squelette de mammouth de 28 pieds de long mis à l’encan l’an dernier dans un casino de Las Vegas.
Photo: Agence France-Presse (photo) Ethan Miller Squelette de mammouth de 28 pieds de long mis à l’encan l’an dernier dans un casino de Las Vegas.

Des scientifiques japonais tentent de recréer par clonage cette espèce disparue il y a des milliers d'années. «Farfelu, mais intéressant sur le plan scientifique», estime un spécialiste.

En début de semaine, des scientifiques japonais annonçaient dans un quotidien nippon qu'ils s'apprêtaient à créer un mammouth par clonage. À l'aide de l'ADN puisé dans les tissus d'un mammouth retrouvé dans la glace et conservé dans un laboratoire russe, ils espèrent redonner vie à cette espèce disparue depuis des milliers d'années. Cette nouvelle publiée dans le journal Yomiuri Shimbun signifierait-elle que la fiction du film-culte Jurassic Park est sur le point de devenir réalité?

L'équipe d'Akira Iritani, professeur à l'Université de Kyoto, prévoit d'introduire des noyaux (qui contiennent le matériel génétique, l'ADN) de cellules de mammouth dans des ovules énucléés — dont on a retiré le noyau — d'éléphant femelle, afin de créer un embryon composé de l'ADN de mammouth. Cet embryon sera ensuite introduit dans l'utérus d'un éléphant femelle en espérant qu'un bébé mammouth arrive à terme et voit le jour.

Pour ce faire, les chercheurs s'inspireront de la technique de clonage qui a permis à l'équipe japonaise de Teruhiko Wakayama, du Centre de biologie du développement de l'Institut de recherche Riken de Yokohama, de créer en 2008 des clones de souris qui avaient été congelées pendant 16 ans.

On sait cloner des animaux à partir de cellules vivantes depuis 1996, l'année de la naissance de la brebis Dolly, mais Wakayama et ses collègues l'ont cette fois réussi à partir de cellules mortes et qui, une fois décongelées, n'arrivent plus à se diviser en culture, précise Vilceu Bordignon, chercheur au Département de sciences animales de l'Université McGill. Or ces Japonais y sont parvenus en introduisant le noyau d'une de ces cellules mortes dans un ovule énucléé de souris vivante. Ils ont ensuite extrait une cellule souche de l'embryon qui s'était développé et l'ont injectée dans un deuxième ovule. L'embryon issu de cette seconde manipulation a ensuite été implanté chez une souris, qui a finalement donné naissance à un clone de la souris congelée.

Vilceu Bordignon, qui clone des porcs dans le cadre de ses recherches fondamentales, croit qu'«il sera très difficile de cloner un mammouth avec nos connaissances actuelles». «Contrairement aux souris, nous ne disposons pas de mammouths vivants pour réaliser le clonage. Il faut se rabattre sur d'autres espèces. En théorie, la première étape consistant à créer un embryon in vitro est faisable. Si les chercheurs ont eu accès à des noyaux de mammouth en bon état, il leur sera probablement possible de créer un embryon. Par contre, produire un animal vivant est une autre chose. Il est loin d'être certain qu'un embryon de mammouth arrivera à se développer dans l'utérus d'un éléphant femelle.»

Selon Lawrence Smith, le père de Starbuck II, le premier clone canadien, «il y a plusieurs éléments qui pourraient empêcher la réussite de ce projet ambitieux». D'abord, le mammouth est demeuré congelé beaucoup plus longtemps (environ 40 000 ans) que les souris (16 ans) et «dans des conditions que nous ne connaissons pas». «Si l'ADN s'avère en bon état pour faire un clonage, il faudra voir si les ovules d'éléphant permettront la reprogrammation de l'ADN qui se fait au moment du clonage. Comme il s'agit de deux espèces différentes, il y a plein de facteurs qui peuvent empêcher que cette reprogrammation se déroule normalement. D'autant que la distance évolutive entre ces deux espèces est énorme», fait valoir ce professeur de la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal tout en précisant que des clonages entre sous-espèces ont déjà été effectués avec succès. Son équipe a même réussi à cloner un zébu (bovidé domestique de l'Inde) en insérant l'ADN d'un zébu adulte dans l'ovule d'une vache canadienne.

«Si cette reprogrammation s'effectue normalement et que se développe un embryon, il faudra ensuite trouver une mère porteuse pour cet embryon. Or on ne sait pas si l'éléphant femelle fournira un environnement utérin adéquat pour qu'il s'implante et se développe jusqu'à terme. La durée de la gestation d'un éléphant est de deux ans, peut-être qu'elle était de cinq ans pour un mammouth», poursuit le chercheur. «Déjà que le placenta de la vache diffère de celui du cheval et de la chèvre, il est fort probable que le placenta du mammouth se distinguait de celui de l'éléphant», ajoute François Pothier, de l'Université Laval, spécialiste de la biologie de la reproduction.

«Entre 1 et 5 % seulement des embryons de vaches et de chevaux clonés dans les conditions optimales [avec des cellules vivantes] arrivent à terme. On peut imaginer que pour le mammouth le taux de réussite sera encore bien moindre», ajoute Lawrence Smith, pour qui «le projet est dans les limites du farfelu, mais intéressant tant sur le plan scientifique que sur le plan environnemental». «Et pour le public, le retour d'une espèce qui a disparu depuis longtemps l'est aussi. Elle soulève toutefois des questions éthiques. A-t-on le droit de redonner vie à une espèce que la nature a éliminée?», lance-t-il.

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