L'entrevue - Pour un nouvel écosystème informatique

«Nous sommes à un moment charnière dans l’informatisation des services publics, dit Daniel Pascot, directeur du département des systèmes d’information à l’Université Laval<br />
Photo: Yan Doublet - Le Devoir «Nous sommes à un moment charnière dans l’informatisation des services publics, dit Daniel Pascot, directeur du département des systèmes d’information à l’Université Laval

La claque a été sévère. En juillet dernier, les tribunaux ont rabroué l'administration publique en lui rappelant que, désormais, les appels d'offres du gouvernement en matière de logiciels devaient faire une place aux logiciels libres, ces programmes informatiques qui, contrairement aux applications commerciales, peuvent être employés sans payer de licence d'utilisation.

La réprimande découlait d'un appel d'offres lancé quelques années plus tôt par la Régie des rentes du Québec (RRQ) pour le remplacement de suites bureautiques. Seuls les produits de la multinationale Microsoft avaient alors été pris en considération, soulevant du coup l'ire des défenseurs du logiciel libre, qui ont porté la cause devant la justice.

Avec cette victoire en main, ils invitent désormais le gouvernement à adopter une politique visant à faciliter l'émergence du logiciel libre dans l'administration publique, «pour plus d'économie, plus de sécurité des données», mais aussi pour que le Québec numérique inscrive pour l'avenir son «développement dans une logique durable», dit Daniel Pascot, directeur du département des systèmes d'information à l'Université Laval et président de l'Association pour l'appropriation collective de l'informatique libre (FACIL).

«Nous sommes à un moment charnière dans l'informatisation des services publics. Dans la foulée du jugement, il y a une prise de conscience plus forte face aux avantages du logiciel libre. Mais il reste encore bien des barrières, des préjugés et des réticences à faire tomber pour lui permettre de circuler plus librement.»

Des verrous solides


Le dossier de l'informatisation de la RRQ et ses conséquences juridiques ont ébranlé l'administration, mais les verrous n'ont pas cédé, comme en témoigne un appel d'offres lancé début novembre par le Centre des services partagés du Québec et qui, une fois encore, favorisait principalement les logiciels privatifs. «Nous sommes encore aux prises avec beaucoup de blocages induits par le gouvernement et l'administration, dit-il. Un changement profond de paradigme s'impose donc, tout comme l'envoi d'un signe clair de la part des élus pour l'instauration d'un nouvel écosystème informatique.»

L'enjeu, qui devrait trouver une certaine résonance lors du Salon du logiciel libre qui s'ouvre à Québec au début de la semaine prochaine, est de taille. En effet, en affirmant sa suprématie, au cours des dernières années, le logiciel commercial, celui détenu par des multinationales comme Microsoft, a également façonné en profondeur l'esprit des décideurs, les modes de fonctionnement de l'appareil gouvernemental tout comme des citoyens qui interagissent avec lui.

«On ne s'en préoccupe pas assez, mais les codes informatiques guident nos comportements», dit M. Pascot en citant le célèbre juriste américain Lawrence Lessig, spécialiste du droit de l'informatique et auteur de Code and Other Laws of Cyberspace («Code et autres lois du cyberespace»).

La conséquence, elle, serait aujourd'hui perceptible à tous les niveaux au sein de l'État où, désormais, le logiciel libre pour assurer les activités des fonctionnaires est surtout envisagé comme une série de contraintes, prétendent les défenseurs de ce type d'applications: «Les coûts de changement sont importants, dit M. Pascot, parce que les logiciels commerciaux sont très bien implantés. Les formats des documents ne sont pas ouverts et, du coup, ne peuvent être consultés qu'avec les logiciels sous licences.»

Une captivité payante pour le fabricant du logiciel et coûteuse pour l'administration publique, qui pourrait toutefois voir le contexte actuel de restriction budgétaire comme une belle occasion de s'en sortir, croit-il.

«Les coupures sont bonnes pour le logiciel libre, dit-il, puisqu'elles pourraient inciter les ministères et les organismes gouvernementaux à s'unir pour développer des solutions informatiques communes, basées sur les logiciels libres. Mais, pour cela, il faut se mettre à penser à long terme, ce qui n'est pas toujours facile dans l'appareil gouvernemental.»

Un message clair

Le processus serait déjà en marche dans le monde municipal, dit M. Pascot, où plusieurs villes adhèrent plus facilement à la liberté informatique. «En ce moment, par exemple, la Ville de Québec utilise un logiciel qui a été développé pour la Ville de Laval, dit-il. Bien sûr, c'est plus économique. Et c'est aussi un pas dans la bonne direction.»

Le ton est donné. Et pour se répandre ailleurs dans la société, c'est désormais d'un message clair de la part du gouvernement que le Québec numérique aurait besoin, selon lui. «Il faut faire la promotion du format libre [en opposition aux formats commerciaux émanant de logiciels comme Word, Excel, PowerPoint...], mais aussi favoriser le partage dans le développement de logiciels en remettant en question les découpages budgétaires par service dans l'administration publique.»

Pour M. Pascot, cette nouvelle donne aurait certainement une incidence positive sur la sécurité informatique — «quand on connaît le code informatique d'un logiciel, il est plus facile de le défendre» —, mais également pour la pérennité des données informatiques gouvernementales qui ne seraient alors plus tributaires d'applications entre les mains d'intérêts privés. «Le logiciel libre est un bien commun qui n'a pas seulement des retombées techniques intéressantes, poursuit-il. C'est aussi un élément favorable au développement durable qui stimule l'économie locale.»

L'homme en veut pour preuve les millions de dollars en licences qui aboutissent chaque année dans les pays à la fiscalité complaisante, où les géants du logiciel ont ouvert des bureaux. «Pour le Québec, qui verse d'importantes sommes pour ces licences, le bilan est négatif, dit-il. Et si on décide d'arrêter de les débourser en se tournant vers le logiciel libre, cela va forcément être payant» en contribuant au développement d'une expertise locale dont tout le Québec pourra alors profiter, avant d'en faire profiter le reste de la planète, croit M. Pascot.

Et d'ajouter: «Le choix d'un format de document et de logiciel est finalement un acte politique», que les politiciens devraient désormais chercher à mieux appréhender, selon lui.
11 commentaires
  • Demosthene - Abonné 29 novembre 2010 06 h 13

    Des dizaines de milliers de logiciels libres

    Pour ceux qui s'intéressent a la question, on peut trouver des dizaines de milliers de logiciels libres a sourceforge.net.

  • mariocha - Abonné 29 novembre 2010 07 h 57

    Logiciel libre, BRAVO !

    Bravo !! M. Pascot !! triple bravo ! Il est plus que temps que l'on se libère des logiciels fermés qui veulent nous garder en otage pour faire encore plus d'argent; pour qui pensez-vous ? Vive l'expertise locale.
    Messieurs les administrateurs et gestionnaires, arrêtez de vous délester de vos responsabilités en envoyant notre argent hors pays.

  • Denis Paquette - Abonné 29 novembre 2010 08 h 44

    Entre l'idéal et la réalité, il y a vous et moi

    M. Pascot, entre l’idéal et la réalité il y a toujours une marge, en théorie je suis pour le logiciel libre, mais en pratique avez- vous déjà essayer de travailler avec un logiciel libre, surtout si vous n’êtes pas un informaticien aguerri. Un logiciel est un outil complexe qui ne doit pas seulement être inventer mais surtout être entretenu et maintenu, ce que souvent les logiciels libres n’arrivent pas à faire. Alors, la c’est la débâcle ce qui marchait bien hier, devient complètement inutilisable. Est-ce que vous croyez que les organismes importants ont les moyens de ces contres temps et de ces contres performances: qu’ils ont les moyens de se payer des informaticiens pour faire vivre ces logiciels, a la place de faire confiance a des firmes dont c’est le mandat et la fonction.

  • Etienne Goyer - Inscrit 29 novembre 2010 10 h 01

    Le logiciel libre, accessible à tous

    M. Paquette, je connais bien M. Pascot. Je peux vous assurer qu'il est un utilisateur presque exclusif de logiciel libres. Il utilise différente mouture de Linux sur son ordinateur portable, et demande à ses étudiants de faire expérience eux-mêmes des logiciels libres, en utilisant Firefox ou OpenOffice par exemple. Soyez-en certain, il pratique ce qu'il prêche.

    La mauvaise compréhension persistente selon laquelle les logiciels libres seraient plus difficile à utiliser et à maintenir n'est tout simplement pas fondée. Des millions de personnes utilisent quotidiennement une version ou une autre de Linux sur leurs postes de travail. Firefox (un logiciel libre) est le naviguateur web d'environ 15% des internautes. C'est sans compter tout les logiciels libres qu'on utilisent quotidiennement sans s'en rendre compte, sur les centaines de milliers de serveurs informatiques qui se trouvent derrière les service les plus populaire du web (Google, Facebook, Amazon, pour ne nommer que ceux-là). Avez-vous entendu parlé du nouveau système d'exploitation pour téléphone intelligent Android de Google? C'est un logiciel libre aussi, basé sur Linux.

    D'ailleur, le web et l'Internet, aussi, ont largement co-évolué avec les logiciels libres. Que ce soit la référence en server de nom DNS (BIND), le premier serveur de courriel (sendmail, encore une référence aujourd'hui), le premier serveur web (NCSA httpd, maintenant Apache), le premier naviguateur web (Mosaic), les logiciels libres sont au coeurs de l'évolution de l'Internet.

    Bref, si les logiciels libres sont assez bon pour à peu près tout le monde, pourquoi le sont-ils pas pour le gouvernement du Québec? Je vous souffle la réponse: le problème n'est pas du côté des logiciels libres, il en est un d'inertie organisationnelle.

  • Serge Amyot - Abonné 29 novembre 2010 10 h 18

    Pas toujours facile d'utilisation

    M. Pascot, j'aborde dans le même sens que M. Paquette. L'implantation d'un système de la taille de la RRQ nécessite un support continu. J'ai connu des expériences avec des logiciels libres qui me rendent un peu craintif face à ceux-ci.