À la défense des chercheurs et de leur mission

Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir

La dissolution du Conseil de la science et de la technologie du Québec, l'arrêt du financement de la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l'atmosphère et l'abolition du caractère obligatoire du questionnaire long du Recensement 2011 sont autant d'événements qui ont outré le président de l'Association francophone pour le savoir (Acfas) et ses 6000 membres.

Depuis quelques années déjà, l'Acfas cherchait comment faire entendre la voix de ses membres dans la sphère publique. «Les choses ont été facilitées par le fait que les gouvernements ont pris des décisions qui allaient nuire considérablement au travail scientifique, à l'autonomie du milieu de la recherche», dit Pierre Noreau, président de l'Acfas, pour expliquer la nouvelle mission de veille que s'est donnée l'association.

Pierre Noreau appelle «à la liberté du chercheur, mais aussi à ses obligations comme citoyen». À ses yeux, il est nécessaire que les chercheurs deviennent des «acteurs du débat public». Le fait qu'une bonne partie de la recherche soit «financée par des fonds publics génère des obligations de la part du chercheur» envers ses concitoyens. «Il ne s'agit pas de faire des chercheurs des militants pour autant; le jour où ils le seraient, je pense qu'on perdrait quelque chose dans leur objectivité. Mais il s'agit de prendre des positions éclairées, fondées sur des faits avérés, ou au moins sur une interprétation de ces faits», dit-il, tout en sous-entendant que les chercheurs sont probablement ceux qui peuvent le mieux nous éclairer, nous fournir des données fiables et les interpréter.

C'est ainsi que le président de l'Acfas avait vivement dénoncé, dans Le Devoir du 2 octobre 2009, l'ingérence du ministre fédéral Gary Goodyear (Sciences et technologie), qui, en septembre de cette année-là, avait menacé de couper les fonds du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) si ce dernier ne retirait pas la subvention qu'il avait accordée aux organisateurs d'une conférence sur le Proche-Orient — qui se tenait du 22 au 24 juin 2009 à l'Université York de Toronto. Selon le ministre, plusieurs invités de la conférence étaient anti-israéliens et s'opposaient au droit d'exister de l'État hébreu.

Un conflit larvé

L'Acfas suit aussi de près le conflit larvé entre le gouvernement conservateur de Stephen Harper et les scientifiques à l'embauche d'organismes fédéraux. «Le gouvernement veut empêcher ces chercheurs de prendre position et de rendre publics les résultats de leurs travaux. Ils se sentent muselés et floués dans leur éthique», explique M. Noreau.

Puis il rappelle les rapports très orageux entre l'État et certains grands cadres de l'activité scientifique, notamment avec la présidente de la Commission canadienne de sûreté nucléaire, Linda Keen, qui a été limogée par le gouvernement Harper parce qu'elle s'était opposée à la remise en fonction, en novembre 2007, du réacteur nucléaire de Chalk River; selon son évaluation, celui-ci ne respectait pas les critères internationaux de sécurité.

Pierre Noreau soulève aussi le cas de la décision du fédéral de supprimer dans le Recensement 2011 le questionnaire long, obligatoire jusqu'à présent et qui sera remplacé par l'Enquête nationale auprès des ménages, un questionnaire rempli sur une base volontaire, envoyé quatre semaines après la tenue du recensement.

Sous la plume de Pierre Noreau, l'Acfas a condamné à maintes reprises cette décision qui privera «les entreprises, les banques, les associations et les chercheurs de données de haute qualité. Les chercheurs en sciences sociales ne peuvent se passer de ces données complètes et fiables. C'est par leur analyse que les chercheurs peuvent proposer des solutions aux grands défis qui nous attendent: vieillissement de la population, gestion du système de santé ou encore immigration. [...] Des informations statistiques éprouvées sont essentielles à la qualité de la vie démocratique, à l'efficacité des politiques publiques», écrivait-il en juillet et septembre derniers.

Pour M. Noreau, le cas du recensement montre que «le gouvernement peut prendre des positions sur la base de sa conviction, de ses orientations, de ses croyances, sans que finalement la connaissance des faits soit considérée comme essentielle. Même si nous n'avions pas de gouvernement conservateur, cela ne veut pas dire que tout deviendrait transparent. Il y aurait encore un travail incroyable à faire, un travail d'éducation de la classe politique à partir de ce que la science nous apporte.»

Il donne l'exemple des commissions parlementaires qui sont un lieu propice à ces échanges. «Il y a beaucoup de législations qui sont adoptées à la suite d'échanges importants avec les citoyens dans le cadre de commissions parlementaires. Il faut juste inviter les scientifiques à prendre leur place, parce qu'ils n'ont pas ce réflexe», ajoute-t-il.

La recherche fondamentale

L'Acfas se porte également à la défense de la recherche fondamentale. «Les chercheurs universitaires ont davantage besoin qu'on les défende car l'utilité de ce qu'ils font n'est souvent pas immédiatement évidente pour le politique. Ce qui n'est pas le cas dans la recherche industrielle, où on développe un nouveau brevet, une nouvelle molécule qui devient un nouveau médicament. Dans ce cas, tout le monde comprend à quoi ça sert.

«Or, il ne faut pas oublier que la plupart des procédés industriels sont développés à partir de principes physiques ou de découvertes du monde moléculaire et chimique qui, a priori, n'intéressent personne. Il faut bien quelqu'un qui travaille à ce bout-là de la chaîne», fait remarquer Pierre Noreau.

Le président se dit rassuré que les gouvernements n'aient pas amputé le financement qu'ils accordent à la recherche, mais comme tous les chercheurs qu'il représente, il trouve que leur politique «ressemble davantage à une politique industrielle qu'à une politique de recherche». D'abord, le fait que «le secteur de la recherche soit mis sous la responsabilité de ministères économiques [au Québec: Développement économique, Innovation et Exportation; au Canada: Industrie] tend à mettre la recherche au service des besoins à court terme de l'économie. Un tel contexte favorise davantage les recherches appliquées, industrielles. L'attrait du court terme fait maintenant partie de la vie politique.

«De plus, la vitesse à laquelle les communications se développent dans la société fait en sorte qu'il devient très compliqué de planifier à long terme. Les gens ont l'impression que tout doit donner des résultats rapidement. Les politiciens trouvent même que la recherche industrielle ne va pas assez vite car ils veulent des résultats concrets dans les quatre ans qu'impose leur échéancier. Or, plusieurs chercheurs travaillent sur des projets s'étalant sur 10, voire 12 ans, sans possibilité de résultats au bout de trois ans.

«S'ils sont les seuls à fonctionner sur ce type d'agenda, ils seront vite considérés comme des pelleteux de nuages. Il n'y aura plus de philosophes, de sociologues, d'anthropologues, parce qu'on considérera qu'ils ont un discours trop général sur la société, qui n'est pas applicable immédiatement.»

Selon l'Acfas, il est nécessaire d'avoir «une ambition plus large visant à connaître et à comprendre notre monde», car «de cette façon, on interviendra mieux sur la société dans laquelle on vit», souligne Pierre Noreau.

En janvier 2010, il dénonçait dans un communiqué la décision du gouvernement fédéral de mettre fin au financement de la seule structure de recherche pancanadienne sur le climat, la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l'atmosphère (FCSCA): «La décision du gouvernement traduit sa méconnaissance de la recherche et des intérêts qu'elle représente pour la société. Dans une société du savoir, les gouvernements doivent appuyer le développement d'une recherche fondamentale solide, garante de notre capital social et économique pour les années à venir. La communauté scientifique est préoccupée par la politique à courte vue de ce gouvernement.»

Un débat de fonds

Pierre Noreau signale que le milieu de la recherche est «déstabilisé par les décisions qui viennent désorganiser les conditions qui rendent possible la réflexion», activité centrale du travail de chercheur. Dans cette perspective, il s'inquiète des conséquences qu'auront sur la stabilité de ce secteur l'abolition du Conseil des sciences et de la technologie du Québec (CSTQ) et le regroupement des trois fonds subventionnaires (FRSQ, FQRNT et FQRSC).

Dans un communiqué rendu public le 28 juin 2010, M. Noreau écrit au nom de l'Acfas: «Le système québécois de la recherche permet à nos équipes de se distinguer par leur capacité à obtenir un financement important de leurs travaux, tant auprès des fonds subventionnaires canadiens qu'à l'international. Il ne faut pas fragiliser un système qui a largement fait ses preuves.»

En entrevue, il ajoute que «la création de Fonds Recherche Québec — qui regroupera les trois fonds — est une bonne idée en soi parce que cela donnera plus de visibilité institutionnelle au monde de la recherche, mais il faut garder en tête qu'on joue avec des mécanismes délicats. Vaudrait mieux le faire avec la collaboration entendue du monde scientifique.»

Dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir du 1er juin 2010, le président de l'Acfas s'insurgeait également contre la dissolution du CSTQ: «500 000 $... Voilà donc ce que le gouvernement voudrait épargner, avec en prime un droit à l'ignorance. En fait, le gouvernement veut économiser... sur le dos du savoir!»

«Le milieu de la recherche a besoin d'être institutionnalisé. Il ne se défend pas beaucoup. Les chercheurs essaient de s'accommoder. Mais d'un accommodement à un autre, il peut en venir à remettre en question des choses essentielles», précise-t-il pour expliquer l'importance de la disparition du CSTQ.

«Les chercheurs travaillent très fort, les soirs et les fins de semaine. Ils ne font pas un travail normal avec un horaire bien délimité. Ils donnent toute leur vie à une idée, à un projet de recherche, à une certaine orientation. Cela devrait susciter un peu de respect!» , conclut-il.