Génétique - Ces souris qui ne sourient plus

« Une souris verte, qui courait dans l'herbe... » Des messieurs du CNRS (Unité de neuropsychopharmacologie expérimentale de Rouen) l'ont bien attrapée par la queue, l'ont bien trempée dans l'eau, mais, au lieu d'un escargot tout chaud, ont obtenu une lignée de souris complètement déprimées. Passives, résignées, apathiques, ces souris constituent pourtant une réussite pour les chercheurs, qui ont ainsi créé le premier modèle génétique de dépression chez le petit mammifère.

Présentant une pathologie comparable à la dépression humaine, ces petits rongeurs permettront peut-être de mieux comprendre la maladie qui deviendra en 2020, selon l'Organisation mondiale de la santé, la deuxième cause de maladies et de handicaps dans le monde. Ces travaux présagent l'apparition à terme de nouveaux traitements plus efficaces.

« La peur ou le besoin font tous les mouvements de la souris », écrivait Buffon. Mais ces deux motivations ne suffisent même plus aux souris dépressives Rouen, du nom de leur ville natale. Comment les chercheurs ont-ils obtenu de tels spécimens ? Tout simplement en faisant s'accoupler les souris les plus résignées de nature, détectées à l'aide de deux expériences qu'on croirait inspirées de la comptine pour enfants.

La première consiste à suspendre l'animal par la queue à un crochet qui permet de mesurer leur agitation, ou plutôt leur immobilité, pendant six minutes. Les rongeurs volontaires, ceux qui tentent de se redresser, sont retirés de l'expérience. Seconde étape, l'épreuve du bain. La souris est placée dans un cylindre vertical rempli d'eau. Là encore, leur réaction est observée pendant six minutes. L'animal déprimé ne déploie que les efforts minimaux pour maintenir sa tête hors de l'eau. Démasquées, les souris résignées sont alors invitées à se reproduire entre elles.

La nouvelle génération subira une sélection identique, et ainsi de suite. Résultat ? À la douzième génération, les rejetons sont tous de type déprimé. Parents dépressifs, ne culpabilisez pas pour autant, vos enfants ne seront pas fatalement victimes de dépression : « Gare aux amalgames, prévient Bruno Giros, directeur de l'unité de recherche Neurobiologie et psychiatrie de l'INSERM. On ne peut pas dire que cette maladie soit héréditaire. Certaines personnes vont la développer sans antécédent familial alors que d'autres, issues d'une famille où les cas dépressifs sont nombreux, n'en seront jamais atteintes. Pour le moment, on peut juste parler d'une sorte de prédisposition, dans un sens comme dans l'autre. Mais, a priori, l'environnement de l'individu a également beaucoup d'influence sur l'apparition de la maladie. »

Prozac

Si les chemins qui mènent une souris et un être humain à la dépression sont bien différents, les maux dont ils souffrent sont comparables. « À l'instar d'un patient dépressif, la souris dépressive Rouen souffre d'anhédonie, à savoir d'une perte de sa capacité à éprouver du plaisir, comme le prouve la diminution de sa consommation de solution sucrée, explique Jean-Marie Vaugeois, l'un des heureux papas. De même que ce patient voit son taux de cortisol augmenter, le rongeur présente un taux de corticostérone, son hormone équivalente, plus élevé. Par ailleurs, les souris résignées sont également victimes des troubles du sommeil caractéristiques de la dépression chez l'homme. »

Autre point commun : les chercheurs ont constaté une inhibition de l'activité électrique des neurones à sérotonine, un neurotransmetteur également impliqué chez l'homme. Enfin, toutes ces perturbations qui affectent la souris sont atténuées par l'administration de divers antidépresseurs, comme la fluoxétine, la molécule du Prozac. Bref, les ressemblances semblent difficilement discutables.

Gènes et traitements

La genèse de cette lignée de souris ouvre des voies intéressantes dans l'étude de la dépression humaine. D'une part, elle pourrait accélérer la détermination d'éventuels gènes influençant la susceptibilité à cette maladie. D'autre part, les mécanismes neurophysiologiques et neurochimiques des antidépresseurs seront mieux connus, ce qui pourrait aboutir à la sélection de nouveaux traitements plus ciblés et plus rapides.

Jusqu'ici, les recherches se heurtaient au manque de précision des tests : « Expérimenter un médicament sur des animaux non caractérisés reviendrait à administrer un antidépresseur à la population entière pour en mesurer les effets », explique Jean-Marie Vaugeois. Ces travaux pourraient donc bien contribuer à endiguer ce que beaucoup nomment la maladie du siècle. De quoi remonter un peu le moral des petits rongeurs et faire en sorte que l'histoire se termine aussi bien que la comptine.

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