Prix Armand-Frappier - Louis Fortier est allé sur la banquise...

Pauline Gravel Collaboration spéciale
Louis Fortier estime que sa carrière n'est que la continuité de ses passions de jeunesse. <br />
Photo: - Le Devoir Louis Fortier estime que sa carrière n'est que la continuité de ses passions de jeunesse.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Quand on évoque la contribution scientifique de Louis Fortier, qui reçoit cette année le prix Armand-Frappier, nous vient en tête cette image d'un homme emmitouflé au milieu de l'immensité immaculée de l'Arctique qui est à la barre de l'Amundsen, le brise-glace le plus sophistiqué du monde. Louis Fortier, grâce à qui la recherche arctique canadienne a désormais le vent en poupe, figure parmi les grands spécialistes du réchauffement planétaire qui ont observé que l'Arctique se transforme beaucoup plus rapidement qu'on ne le prévoyait.

Louis Fortier nous confie, en entrevue, que sa carrière n'est que la continuité de ses passions de jeunesse. Au Cap-de-la-Madeleine, où il a vécu son enfance, il aimait «jouer sur la banquise et surveiller les verveux que des pêcheurs installaient sous la glace pour attraper les poulamons». Fasciné par les bateaux qui naviguaient sur le Saint-Laurent, il rêvait avec des copains de rénover une vieille barge de Consolidated Bathurst pour parcourir la rivière Saint-Maurice. Ce n'est donc pas un hasard si Louis Fortier est devenu amiral de l'Amundsen et s'il déploie des filets sous la banquise de l'océan Arctique pour capturer des morues arctiques qui ressemblent étrangement à des poulamons!

Dès son entrée à l'université, il se passionne pour les sciences marines et passe ses étés dans le golfe et l'estuaire du Saint-Laurent comme technicien à bord d'un rafiot nolisé par le Groupe interuniversitaire de recherches océanographiques du Québec (GIROQ). Après une maîtrise sur le phytoplancton à l'Université Laval, il complète en un temps record un doctorat sur le zooplancton et les stades larvaires de poissons à l'Université McGill. Il effectue ensuite un stage postdoctoral au célèbre Laboratoire de biologie marine de Plymouth en Angleterre. À son retour au Québec, il travaille brièvement à Pêches et Océans Canada, avant de revenir à son alma mater, où il est d'abord embauché en 1986 comme attaché de recherche. Il devient rapidement directeur du GIROQ, qu'il transforme en un «regroupement stratégique» dénommé Québec-Océan.

Eaux libres

Au sein de cette structure, il décroche sa première grosse subvention collective (980 000 $ pour cinq ans), qui lui permet de réaliser sa première grande expédition internationale sur un navire allemand dans les eaux du Nord-Est, qui est une extraordinaire polynie, «une région de la mer du Groenland où, même en hiver, les eaux sont libres de glace et constituent un environnement propice pour tous les animaux, comme les bélugas et les narvals, qui ont besoin de respirer».

«Fort du succès que nous avons remporté lors de ce programme, nous avons mis sur pied un autre programme beaucoup plus important visant l'étude des eaux du Nord en territoire canadien, un programme où on menait le bal cette fois-ci, car les expéditions se passaient à bord d'un brise-glace canadien appartenant à la garde côtière. Mais, lorsque la garde côtière nous annonce qu'elle ne pourra plus nous fournir de brise-glace pour notre prochaine expédition, c'est la catastrophe», se rappelle Louis Fortier, qui souligne que le Canada était alors le seul pays arctique qui ne possédait pas de brise-glace de recherche. Louis Fortier se tourne alors vers la Fondation canadienne à l'innovation (FCI), qui accordera au total 40 millions pour la transformation d'un brise-glace en plate-forme de recherche ultramoderne.

ArticNet


Au moment où on s'aperçoit que le réchauffement planétaire aura d'énormes impacts de natures diverses sur l'Arctique, Louis Fortier fonde ArcticNet, le Réseau de centres d'excellence pour l'étude de l'Arctique en mutation. «À partir de 2000, on a pris conscience que le réchauffement planétaire soulevait des problématiques au niveau des écosystèmes, des communautés inuites et de l'organisation du territoire. Les questions étaient transsectorielles, allant des sciences naturelles (changements dans l'environnement) aux sciences sociales et de la santé», explique le chercheur.

En regroupant plus de 145 chercheurs issus de 30 universités canadiennes et de huit ministères fédéraux qui oeuvrent dans différents secteurs de la recherche, ArcticNet «transforme en profondeur notre façon de faire de la recherche dans l'Arctique canadien». De plus, l'Amundsen, avec son équipement de pointe composé de sonars ultrasophistiqués, de sous-marins téléguidés et d'un puits d'accès interne permettant d'atteindre l'océan par l'intérieur du navire, «attire les chercheurs du monde qui désirent collaborer avec le Canada qui, en l'occurrence, a accès à plus du tiers du monde arctique. Nous collaborons régulièrement avec 15 pays, dont la France, l'Angleterre et l'Espagne, qui s'ajoutent aux pays jouxtant l'Arctique», fait savoir le maître d'oeuvre de la revitalisation de la recherche canadienne dans l'Arctique.

Réchauffement

Les multiples expéditions que Louis Fortier a effectuées dans le Grand Nord lui ont permis de découvrir que les écosystèmes arctiques, qu'on croyait en dormance durant l'hiver, demeurent très actifs sous une banquise de trois mètres d'épaisseur et malgré la nuit polaire. «Les animaux arctiques (ours, phoques, morses et oiseaux) sont hyperspécialisés. Même le plancton, les bactéries et les virus sont spéciaux. C'est un monde à la limite de la survie. Mais si les conditions extrêmes du milieu se relâchent, la banquise régressera, la couche supérieure de l'océan se réchauffera, et alors les espèces hyperspécialisées disparaîtront et seront remplacées par des animaux plus généralistes venant de l'Atlantique et du Pacifique. On assistera alors à une perte de biodiversité importante», explique le scientifique, dont les travaux ont aussi contribué à mieux faire comprendre pourquoi et comment le réchauffement climatique provoquait le rétrécissement de la banquise et à prévoir que «l'Arctique se transformera beaucoup plus rapidement que prévu».

«Le portrait que nous tirons est que la transformation devrait aller très vite. Et on se sert de ce phénomène pour essayer de convaincre le grand public et les décideurs qu'il faut se dépêcher de réduire nos émissions de gaz à effet de serre (GES)», souligne Louis Fortier, qui consacre désormais l'essentiel de son temps à planifier de nouvelles expéditions, à rédiger des demandes de financement, à former des étudiants et à donner des conférences destinées au grand public.

Le chercheur avoue que, en vertu du mandat du Réseau de centres d'excellence, ArcticNet se doit de collaborer avec l'industrie pétrolière qui prospecte dans la mer de Beaufort. «De toute façon, ce serait complètement absurde de ne pas collaborer avec elle, car, en lui fournissant des données écologiques fiables, on sera en mesure d'effectuer une meilleure estimation des impacts potentiels de ses activités d'exploration sur l'environnement. Étant donné qu'on ne pourra pas se sevrer des carburants fossiles demain matin et que le raffinage du pétrole léger de très haute qualité que recherche l'industrie émet dix fois moins de GES que celui du charbon et cinq fois moins que celui des sables bitumineux, on est mieux d'encadrer cette exploration et ainsi de prévenir que l'industrie aille forer des puits exploratoires dans une zone cruciale pour la reproduction de la morue arctique, qui est au coeur de l'écosystème arctique.»