De l'humain au Robot sapiens

Sterlac<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Sterlac

En ce week-end d'Halloween, Stelarc est probablement la personne qui aura réussi le mieux à se transformer en un être surprenant et hors de l'ordinaire. Depuis une bonne dizaine d'années, cet artiste australien cherche à accroître les possibilités du corps humain, qu'il trouve «obsolète». Et pour ce faire, il fait des expériences sur son propre corps, qu'il transforme en œuvre d'art. La dernière de ses créations est une troisième oreille qu'il s'est fait greffer sur le bras à l'aide des techniques de chirurgie plastique les plus avant-gardistes et qui permettra à quiconque sur la planète d'écouter ce qui se passe autour de Stelarc.

À l'invitation de Fluxmedia, un réseau de recherche-création explorant des questions contemporaines à travers l'art, la science et la technologie, Stelarc était à Montréal les deux dernières semaines, pour présenter son oeuvre à la galerie d'arts médiatiques de l'Université Concordia.

L'oreille que porte aujourd'hui Stelarc sur son bras est le résultat des plus récentes techniques de chirurgie plastique, un élément incontournable du travail artistique de Stelarc, qui insiste pour intégrer les technologies de pointe à ses oeuvres. «Dans le futur, toutes les technologies seront invisibles parce qu'elles seront à l'intérieur du corps humain», lance l'artiste visionnaire, qui est directeur du programme de Performance arts à la Brunel University de West London et chercheur-boursier des MARCS Auditory Labs de l'University of Western Sydney.

Pour créer sa troisième oreille, les chirurgiens ont eu recours dans un premier temps à la technique d'expansion cutanée qui est couramment utilisée pour la reconstruction du sein d'une personne qui a subi une mastectomie. Ils ont donc introduit sous la peau de l'avant-bras un ballonnet gonflable et y ont injecté une solution saline stérile deux fois par semaine pendant deux mois, deux procédures qui, en maintenant la peau sous tension, ont favorisé la croissance de peau additionnelle. Après avoir retiré le ballonnet, les chirurgiens ont inséré un «squelette» d'oreille fait de biomatériau dans la «bulle de nouvelle peau». On a aspiré l'air sous la peau afin que celle-ci adhère parfaitement à la charpente et révèle ses contours. Les cellules ont alors commencé à pousser au sein de cette charpente. Après six mois, elles avaient formé une oreille complètement intégrée au corps et qui avait développé son propre réseau sanguin. «L'oreille est incrustée dans ma peau, et je sens quand on la touche», nous a confié l'artiste, qui prévoit de la garder de façon permanente, car «il serait très difficile de la retirer maintenant qu'elle est complètement intégrée à [son] bras».

Stelarc devra toutefois subir deux autres opérations pour compléter son projet intitulé Ear on Arm. D'abord, on soulèvera chirurgicalement le pavillon de l'oreille afin qu'il se détache clairement du bras, et on induira la croissance du lobe de l'oreille à partir d'une greffe de ses cellules souches adultes. «On obtiendra ainsi une oreille tridimensionnelle dans laquelle on insérera un petit microphone qui sera connecté à un transmetteur sans fil qui pourra interagir avec n'importe quelle borne Wi-Fi. Ainsi, si vous êtes à Montréal, vous serez en mesure d'écouter mon oreille à Londres, ou peu importe où je serai et où vous serez. Il s'agira d'un organe auditif pour des personnes situées ailleurs, une espèce d'organe Internet, voire une cyberoreille».

Une autre possibilité sera que sa troisième oreille devienne un élément d'un «système distribué bluetooth». «Si vous me téléphonez depuis votre téléphone cellulaire, je pourrai vous parler à travers mon oreille! On installera aussi un récepteur et un haut-parleur dans ma bouche, entre mes dents, ce qui veut dire que je pourrai entendre votre voix dans ma tête si je garde la bouche fermée. Si j'ouvre ma bouche et qu'une personne se trouve à côté de moi, celle-ci pourra aussi entendre votre voix, imagine l'artiste. Il s'agira d'un système distribué où l'oreille fera partie d'un réseau de téléphones cellulaires, mais où le téléphone sera intégré dans mon corps.»

Pour Stelarc, cette oeuvre est la démonstration que «nous pouvons construire des organes technologiques additionnels pour être connectés plus intimement à Internet, qui actuellement n'est qu'une sorte de système nerveux externe rudimentaire pour le corps, car la plupart de nos communications se font aujourd'hui par l'entremise d'ordinateurs.» L'artiste espère pousser encore plus loin cette intégration d'Internet dans le corps. «Par exemple, tandis que je bois mon café ici à Montréal, je serais capable de voir avec les yeux de quelqu'un à Londres en même temps que j'entendrais avec l'oreille de quelqu'un d'autre à Melbourne, en Australie, alors qu'au même moment je pourrais utiliser le bras de quelqu'un d'autre situé à New York pour ma connexion. Ce qui veut dire que nous aurions une sorte de présence multiple et distribuée à travers une connexion Internet. À l'heure actuelle, on peut communiquer visuellement par Skype ou par texte, mais il est devenu parfaitement plausible, voire possible, de communiquer de manière encore plus sensorielle et viscérale», lance Stelarc, dont la principale motivation est d'explorer des constructions alternatives du corps, dont celle d'une «chair fractale» où «les différentes parties du corps sont séparées spatialement et distribuées en de multiples sites, mais sont reliées électroniquement et capables d'interagir avec les autres dans une variété d'activités».

Stelarc raconte que l'idée de son projet d'une troisième oreille est née en 1996, mais qu'il lui a fallu dix ans pour trouver les trois chirurgiens qui ont accepté de le réaliser et pour avoir accès au financement nécessaire, lequel est finalement venu de Discovery Channel, qui préparait un documentaire sur les chirurgies expérimentales. «Il a été très difficile de convaincre les chirurgiens, qui ont plutôt l'habitude de réparer des corps endommagés ou des victimes d'accident. Ils expérimentent sur les malades, mais pas sur des artistes consentants! La communauté médicale est conservatrice», rappelle Stelarc, qui ajoute que, lors de la seconde opération qu'il a subie, l'un des chirurgiens a lancé à son collègue: «Peut-être que cela est de l'art, finalement. Mais si c'est de l'art, nous devons être les artistes!»

Même si Ear on Arm s'insère dans une démarche cohérente et logique que l'artiste nous a décrite dans un discours parfaitement articulé, on s'interroge néanmoins sur les douleurs physiques qu'il s'impose pour réaliser ses oeuvres. Stelarc nous avoue qu'il ne supporte pas la douleur mieux que quiconque. «La douleur n'est pas le sujet du projet et de la performance. On ne devient pas enceinte pour avoir de la douleur. On devient enceinte pour avoir un enfant, mais c'est une expérience douloureuse», explique-t-il avant de souligner qu'en effet plusieurs des projets qu'il a réalisés étaient «audacieux physiquement». «Le projet le plus difficile fut celui de l'oreille, qui n'est pas complété car il faudra notamment réinsérer le micro», précise l'artiste âgé de 64 ans, qui a souffert d'une vilaine infection qui a failli lui faire perdre son bras. «Cette infection a probablement été provoquée par les postillons que le chirurgien a projetés sur mon bras lorsqu'il a parlé à mon bras après l'opération. Ce genre de complication peut survenir à la suite de n'importe quelle chirurgie. Chaque fois que vous subissez une opération, il y a 10 % de risque qu'il y ait une infection», commente l'artiste avec détachement, avant de préciser qu'en raison de cette infection, les chirurgiens ont dû retirer le microphone de son bras.

En quittant Stelarc, on se dit qu'il est probablement la première incarnation de l'homme bionique.

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Avec la collaboration de Catherine Lalonde

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7 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 30 octobre 2010 04 h 58

    L'être humain de l'avenir : chirurgie plastique, mutation ou OGM?

    Grâce à cette chronique, je comprend enfin les mutants de livres de sciences fictions que j'ai lu dans mon enfance. En effet, les livres de sciences fictions de mon enfance, souvent le corps de certains personnages avaient 3 bras, un oeil au centre du front, Etc.

    On peut imaginer toutes sortes de scénarios pour l'être humain, pour améliorer la productivité, selon les ambitions de certains. Par exemple pour un travailleur manuel, on pourrait un troisième bras. Bien qu'on pourrait aussi corriger celui qui a perdu un bras lors d'un accident. Et ainsi de suite, avec l'imagination...

  • Trobadorem - Inscrit 30 octobre 2010 08 h 23

    Le danger dans le passé était que les hommes deviennent des esclaves. Le danger dans le futur est qu’ils deviennent des robots. Erich Fromm

    J'invite les lecteurs du Devoir à lire le roman de Virgil Gheorghiu "La vingt-cinquième heure" qui nous décrit ce monde de l'artifice où l'homme se croit libre alors qu'il ne l'est pas..

    En voici un extrait : "Une société dans laquelle il y a quelques dizaines de milliards d’escaves techniques et à peine deux milliards d’hommes (même si ces derniers gouvernent) aura tous les caractères d’une majorité prolétarienne [...] Les hommes, afin de pouvoir les avoir à leur service, sont forcés de connaître et d’imiter leurs habitudes et leurs lois [...] Presque toujours, lorsque l’occupant est en état d’infériorité numérique, il adopte la langue et les coutumes du peuple occupé, par commodité ou intérêt pratique. Il le fait, bien qu’étant l’occupant et maître tout-puissant.

    Le même processus poursuit son développement dans le cadre de notre société, bien que nous ne voulions pas le reconnaître. Nous apprenons les lois et la manière de parler de nos esclaves pour mieux les diriger. Et ainsi, peu à peu, sans même nous en rendre compte, nous renonçons à nos qualités humaines, à nos lois propres. Nous nous déshumanisons, nous adoptons le style de vie de nos esclaves techniques. Le premier symptôme de cette déshumanisation, c’est le mépris de l’être humain. [...] C’est le moment où tout tentative de sauvetage devient inutile. Même la venue d’un Messie ne résoudrait rien. Ce n’est pas la dernière heure : c’est une heure après la dernière heure. "

    Dans cette recherche de la facilité où nous devenons sans nous en rendre compte ballottés par nos pulsions animales avec l'illusion que de notre supériorité. Nous bêtes intelligentes....

  • Rironie - Inscrit 30 octobre 2010 09 h 28

    Visionnaire ou contre-visionnaire?

    Lorsque Voltaire a dit, « Il faut cultiver son jardin. », il ne se doutait sans doute pas de la profondeur de sa clairvoyance. Avec l’avènement de la technologie, bien que nous ayons encore les deux pieds dans notre jardin, nous avons, la plupart du temps, la tête ailleurs. Et cet article nous indique que ce phénomène ne fera que s’amplifier.

    « Je ne connais pas mes voisins, mais je connais du monde partout sur la planète. » Ainsi peut s’exprimer l’homme dit moderne. La vie est maintenant ailleurs. L’ici? J’en ai bien besoin pour dormir, mais dès que je suis éveillé, je me lance la tête dans l’ailleurs. L’ici est un endroit dont j’ai le goût de fuir, parce que la vie est ailleurs. Pourtant, le seul endroit au monde où il est possible d’être heureux, c’est ici. Parce que l’ailleurs demeure fictif tant que je n’y suis pas. Et lorsque j’y suis, l’ailleurs est devenu mon nouvel ici. Pas étonnant que la plupart des gens courent derrière le bonheur.

    Enfin, toute une industrie de haute technologie est basé sur cette présomption que le bonheur ne peut être qu’ailleurs, et c’est ce qui fait rouler un grand pan de notre économie. Mais combien d’esclaves se sont laissés mystifier par ce mirage…

  • Jean Francois Bissonnette - Inscrit 30 octobre 2010 13 h 19

    Une tendance lourde

    Où ai-je lu que le nazisme n'avait que provisoirement discrédité l'eugénisme?

  • France Marcotte - Inscrite 30 octobre 2010 18 h 17

    Bien essayé...

    Il en faut de la quincaillerie pour imiter (pâlement et sans y parvenir) la capacité des femmes à créer un être humain et pas juste une oreille. Pourquoi s'obstiner, nous n'y parviendrions pas sans vous de toute façon et puis, c'est joli des gratte-ciel, des cathédrales...