Le fantasme de l'humain amélioré

De l'inhumain au post-humain, il n'y a qu'un pas», dit l'auteure de L'Empire cybernétique, Céline Lafontaine. À notre époque formidable, des chercheurs américains travaillent sur une imprimante à organes. Un artiste d'avant-garde se greffe sur le bras une oreille, connectée à Internet. Les progrès génétiques et biochimiques laissent prévoir que les HGM, les humains génétiquement modifiés, ne sont plus pure utopie. Devons-nous craindre les avancées de la science?

Les craintes devant les bonds du progrès ne datent pas d'hier. Déjà, lors de la domestication de l'électricité au XIXe siècle, alors que Mesmer utilisait le courant pour ses séances de spiritisme charlatanesques, on tremblait de trop défier la nature. L'invention du téléphone en a aussi, on l'oublie, effrayé plusieurs. Ce premier outil de communication quotidien éradiquait l'espace. Il imposait, en scindant pour la première fois la voix humaine du corps, la téléprésence, cette impression de pouvoir être, au moins en partie, ici et ailleurs en même temps.

La science estompe de plus en plus les frontières entre l'animal, l'humain, la machine, le vivant et le non-vivant. Et la perte des repères est inquiétante. «La science-fiction contemporaine est remplie de cyborgs. La médecine aussi», écrivait en 1991 la philosophe et historienne Donna Haraway dans son caustique Cyborg Manifesto, un classique du féminisme. «Nous sommes tous des chimères, des hybrides de machines et d'organismes pensés et fabriqués. [...] J'aimerais mieux être un cyborg qu'une déesse», poursuit-elle. Si Haraway voit le cyborg comme une solution au racisme, au sexisme et aux jeux de pouvoirs, il demeure, par définition, un être à prothèses. L'hybride humain-machine, corps fondu à ses outils ou à ses armes, a été pensé et baptisé «cyborg» par le duo Manfred Clynes-Nathan Kline, en 1960, lors d'une conférence sur les avantages qu'aurait un homme augmenté pour la conquête de l'espace. Le fantasme d'un homme à prothèses, innommé, flottait déjà en 1843 dans une nouvelle, The Man that Was Used Up, d'Edgar Allan Poe.

C'est après la Seconde Guerre, alors que les militaires rêvent d'un soldat-machine soudé à son engin, que le cyborg infiltre davantage l'imaginaire collectif. L'industrie du divertissement prend le relais: Terminator, la sexy Seven of Nine des néo-Star Trek et l'Inspecteur Gadget en sont. Comme Steve Austin, «l'Homme de six millions», le plus populaire cyborg de tous les temps.

Et plus concrètement, pensons à ceux qui, pour mieux vivre, portent verres de contact, implants cochléaires, stimulateur cardiaque, bref, toute prothèse, et qui sont donc un peu cyborg.

Google, prothèse de mémoire

Le collègue au Devoir Antoine Robitaille se demandait en 2007, dans son livre Le Nouvel Homme nouveau (Boréal), si le Robot sapiens, prochaine espèce en voie d'apparition, n'est pas l'avenir de l'homme. Qui, d'ailleurs, vissé à son BlackBerry ou son iPhone, ne se sert pas de Google comme d'une prothèse de mémoire? Robitaille liste les expériences qui cherchent à lier, d'une façon ou d'une autre, le cerveau à l'ordinateur: Kevin Warwick et sa puce implantée qui l'a connecté à des détecteurs pour déclencher une série de mécanismes informatiques; les électrodes insérées dans la matière grise pour contrer certains symptômes du Parkinson, ou pour redonner de l'autonomie aux paralytiques. Entre autres. Yves Michaud, dans Humain, inhumain, trop humain (Climats), va plus loin: «La prothétique [...] ne parvient à son objectif qu'au moment où elle crée des corps d'extension qui, non seulement réparent le vieux corps, mais en augmentent les capacités et le transfigurent. De ce point de vue, les invalides sont les précurseurs de l'homme de demain.»

L'artiste Stelarc, en utilisant des cellules souches pour intégrer une oreille artificielle à son bras, démontre que nous sommes déjà à l'époque d'hommes composites, de ce qu'il appelle «circulating flesh» et «fractal flesh». Les échanges de parties humaines, les hommes vases communicants l'un pour l'autre, permettent la fragmentation et la composition d'un «corps hybride, recombiné et recomposé», indique l'artiste. «Déjà, si vous êtes O+, mon sang peut circuler demain dans votre corps. On peut retirer un organe d'un cadavre et vous le greffer. On peut prendre le visage d'un mort et en faire le visage d'un vivant: à cause de la forme différente du crâne, on verra un troisième visage, différent. Le corps devient modifiable, les organes, interchangeables.»

Ce n'est déjà plus qu'une question de temps et de tâtonnements avant que l'imprimante à organes soit fonctionnelle. Testée aux États-Unis, la bête est un croisement entre une bonne vieille jet d'encre et une machine à confectionner, pour le design, des prototypes. Les cartouches sont remplies de cellules, qui se déposent sur une matière organique. Jusqu'ici, impossible de créer plus de cinq centimètres de matière, car les cellules, à cette épaisseur commencent à mourir. Mais la science est là. «Il y aura un renversement, prédit Stelarc. Aujourd'hui, nous souffrons de la rareté des organes. Demain, nous en aurons en excès.»

Ollivier Dyens, vice-recteur adjoint aux études à l'Université Concordia et spécialiste des questions du corps et de la technologie, ne s'en fait pas. «La problématique du cyborg, cette transformation de la chair en machine, je la trouve moins problématique que la façon dont on se définit et que le fait que les frontières disparaissent. C'est moins l'humain qui devient machine que la technologie qui devient plus organique, plus petite, légère, facile. Elle fait déjà partie de notre imaginaire, de ce qu'est le monde. Elle ne déteint pas encore sur le monde naturel, mais sur l'imaginaire, oui.»

La séduction de l'ailleurs

Et ces écrans superposés, cette quasi-ubiquité, est-ce qu'ils influencent l'homme contemporain? «On vit moins avec l'ubiquité qu'avec une succession très rapide de possibilités de voir, une après l'autre, des séries de choses différentes venues d'un peu partout. On ne les voit pas en même temps, ça demeure linéaire, mais est dans une constante séduction de l'ailleurs. Ailleurs, sur Internet, au téléphone, sur Street View, semble toujours plus intéressant que ce qu'on a, le moment présent moins intéressant que le moment futur. C'est une séduction du plaisir potentiel. L'ordinateur nous propose ça. Je pense que c'est un imaginaire propre aux nouvelles technologies, avec la dispersion que ça entraîne, même si c'est difficile de juger du positif et du négatif, quand on est, comme nous le sommes maintenant, au milieu du tourbillon», conclut Ollivier Dyens.

Comme l'écrivait déjà en 1848 Mary Shelley dans son immortel Frankenstein, peut-être que «seuls ceux qui les ont éprouvées peuvent concevoir les séductions de la science». Donna Harraway rappelle tout de même que «les machines de cette fin de [XXe] siècle ont rendu les différences entre le naturel et l'artificiel, l'esprit et le corps, ambiguës. Nos machines sont d'une vivacité dérangeante quand nous sommes d'une inertie effrayante».

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Avec la collaboration de Pauline Gravel

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