L'art de repousser les limites du corps

L’œuvre conçue par Eduardo Kac en laboratoire<br />
Photo: L’œuvre conçue par Eduardo Kac en laboratoire

Le corps humain, une œuvre d'art? Du moins pour les artistes de l'art corporel, un courant né dans la deuxième moitié du XXe siècle, qui place le corps, souvent à travers des performances, au cœur de l'œuvre.

La douleur est souvent en jeu: Chris Burden, dans sa typique intervention de 1971, s'est fait tirer une balle dans le bras. Orlan, avec ses multiples chirurgies qui déforment et reforment son visage et son image, en est. Comme Maria Abramovic, qui au nom de l'art s'auto-mutile, congele son corps, prend des médicaments qui lui font perdre contrôle.

On trouve souvent, dans l'intention de ces artistes, le désir de repousser les limites de l'humain. Conscient de l'ironie, le spécialiste des questions du corps et de la technologie, Olliver Dyens estime que quelque chose, dans le Christ, tient du dépassement du corps et de la douleur. «Le dépassement du corps a toujours été là, dans la culture. Il est lié aussi au fait que jusqu'au milieu du XXe siècle, les gens ont vécus constamment avec un corps douloureux: infection, blessures, maladies, parasites. Le fantasme de s'éloigner du corps est un fantasme de s'éloigner de la douleur. Et c'est clair, même si je ne l'explique pas, que c'est un fantasme masculin.»

L'auteur Éric-Emmanuel Schmitt, de son côté, a imaginé dans Quand j'étais une oeuvre d'art (Albin Michel) les dérives que pourraient entraîner ce courant.

Entre Papous et Jackass, stylisé, formaté, et argumenté, l'art corporel vient de la même racine que les ornements tribaux, qui existent de toutes éternités. Car on retrouve dans les déformations du crâne des Mayas, les femmes-girafes de Birmanie, les pieds déformés des Chinoises, la scarification, les plateaux portés aux lèvres et aux lobes des Africains les ancêtres des actuels et si populaires piercings et tatouages.

Une lapine vert fluo


Et on peut zoomer encore plus, avec le bio-art, parfois appelé art biotech. Alba, la vraie de vraie lapine vert fluorescent conçue par Eduardo Kac en laboratoire, est la première de ces «oeuvres» qui a frappé l'imaginaire. En bio-art, toutes les ressources biotechnologiques, biomécaniques, morphologiques et de modifications génétiques peuvent être utilisées. Tissu humain et cellules deviennent matériau chez Oron Catts. Marion Laval-Jeantet, elle, s'est injectée du sang de panda. Plus soft, le Bambi sur prothèses de Motohiko Odani vient de la même école.

Le travail artistique de Stelarc flirte entre l'art corporel et le bio-art. Mais ce qui frappe aussi chez l'artiste, c'est qu'il est à la fois le média, le matériau et le message, à la fois le créateur et la création.

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Avec la collaboration de Pauline Gravel

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1 commentaire
  • temanutane - Inscrit 31 octobre 2010 00 h 51

    compléments d'infos sur Kac et Laval-Jeantet

    Oui, Alba est une vraie lapine fluo, mais sa photo, par contre, a été manipulée pour mettre en valeur la fluorescence. Cela dit, elle n'est pas plus vraie que toutes les autres lapines fluo de laboratoire, conçue non pas directement par Kac, mais par les ingénieurs de l'INRA, l'Institut National de la Recherche Agronomique (France). Kac l'a seulement "choisie" pour les besoins d'une expo, en 2000. Mais cette exposition médiatique d'Alba comme sujet d'un projet plus vaste (voir le livre de M.Noury : L'Art à l'ère des biotechnologies, la question du vivant dans l'art transgénique d'Eduardo Kac. Le Manuscrit, Paris, 2008), a été interdite au dernier moment par l'INRA, polémique sur l'emploi des OGM dans l'agroalimentaire oblige...

    Quant à Marion Laval-Jeantet, elle n'a pas pu se faire transfuser de sang de Panda. Aux dernières nouvelles, il était question de le remplacer par du sang de cheval, mais ce genre d'expérimentation est très difficile à mettre en place, car le corps à beaucoup de mal à supporter les traitements qui permettent d'accepter les transfusions de sang d'animaux.