La défense des travailleurs et des citoyens

Gilles Provost dénichait des rapports d’étude traitant de questions liées à la santé au travail, à l’hygiène industrielle et à l’environnement, qui dormaient sur les tablettes, et en faisait des nouvelles, cela, «même si ces documents dataient de trois ans, car personne n’avait pris conscience du problème qu’ils mettaient en lumière».<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Gilles Provost dénichait des rapports d’étude traitant de questions liées à la santé au travail, à l’hygiène industrielle et à l’environnement, qui dormaient sur les tablettes, et en faisait des nouvelles, cela, «même si ces documents dataient de trois ans, car personne n’avait pris conscience du problème qu’ils mettaient en lumière».

En rapportant et en dénonçant les dangers que couraient certains travailleurs dans leur entreprise, Le Devoir, sous la plume de son journaliste scientifique Gilles Provost, a inspiré, voire favorisé la création de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST), une institution québécoise aujourd'hui appréciée.

Aujourd'hui à la retraite, l'ex-journaliste du Devoir, Gilles Provost, qui a poursuivi sa carrière à l'émission télévisée Découverte de Radio-Canada jusqu'en 2009, se souvient que Claude Ryan l'avait avant tout embauché en 1969 pour couvrir la science, entre autres choses.

Toutefois, «pour le pupitre, la science n'était pas prioritaire. Il arrivait fréquemment que mes articles soient gardés sur la glace pendant deux ou trois semaines, à mon grand désespoir, jusqu'à ce qu'il y ait un trou. Le trou survenait souvent le dimanche parce que ce jour-là, il n'y avait pas grand-monde au bureau. C'est dans ces circonstances que certains de mes textes scientifiques se retrouvaient à la une le lundi matin. Ces nouvelles qui faisaient les manchettes étaient ensuite reprises par les autres médias», raconte-t-il.

«Ma conception du journalisme scientifique, ce n'était pas un domaine mais davantage une approche», souligne-t-il, tout en se rappelant qu'il dénichait de gros rapports d'étude qui dormaient sur les tablettes et en faisait des nouvelles, «même si ces documents dataient de trois ans, car personne n'avait pris conscience du problème qu'ils mettaient en lumière».

Ces rapports traitaient souvent de questions liées à la santé au travail, à l'hygiène industrielle et à l'environnement, des sujets qui paraissaient trop techniques pour les journalistes généralistes.

C'est ainsi que Gilles Provost s'est penché sur les dossiers de l'amiantose, des intoxications au plomb dans les usines de recyclage de batteries, des biphényles polychlorés (BPC), de l'accident nucléaire de Three Mile Island, de la construction des centrales Gentilly I et II et du barrage de la Baie-James. «Je suis ainsi devenu spécialiste en catastrophes», lance-t-il à la blague.

La Baie-James

«J'ai été le premier journaliste à aller sur le territoire de la Baie-James, jusque-là fermé à tous, sauf au personnel d'Hydro-Québec qui contrôlait tous les accès. J'avais fait une série d'articles à partir des témoignages d'employés qui revenaient du chantier et qui dénonçaient l'absence de préoccupations pour l'environnement. Alors, la direction d'Hydro-Québec m'a emmené en hélicoptère pour voir le chantier», relate Gilles Provost, qui a aussi écrit abondamment sur l'intoxication des Amérindiens de la Baie-James par le mercure. «Le remplissage des grands réservoirs avait libéré dans l'eau de grandes quantités de mercure, présent dans le sol, qui contaminait alors les poissons consommés par les Indiens de la région. Le surplus de mercure dans l'alimentation attaque le cerveau», explique-t-il.

Gilles Provost rapporte aussi le cas de la Canadian Copper Refinery qui utilisait des techniques d'électrolyse pour purifier les lingots de cuivre arrivant de Rouyn-Noranda. «Il y avait eu deux morts parce que l'entreprise n'avait pas pris les précautions les plus élémentaires», précise-t-il.

Si la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) a vu le jour en 1980 et si nous avons aujourd'hui au Québec des lois à ce sujet, c'est en grande partie grâce au Devoir et aux dossiers qu'a préparés Gilles Provost, affirme Claude Mainville, qui à l'époque était directeur du service industriel de la CSN, fer de lance à l'origine de commissions d'enquête sur l'amiante.

Les courants ouvriers


«Gilles Provost fut le porte-parole de plusieurs courants ouvriers; il présentait le point de vue de ces travailleurs sans nécessairement l'adopter. Ses articles ont eu un grand impact sur le mouvement ouvrier. Je faisais des enquêtes dans le milieu du travail, à la demande des ouvriers. On espérait que le résultat de ces enquêtes soit diffusé dans les médias car il s'agissait du meilleur véhicule pour que ces drames soient connus», rappelle M. Mainville, aujourd'hui vice-président du groupe NAK, un bureau d'experts en qualité de l'air intérieur. Il cite en exemple l'enquête du coroner portant sur une explosion suspecte dans une usine de Valleyfield, qui avait entraîné la mort de quatre ouvriers.

Le propriétaire, l'ingénieur Gerald Bull, avait décidé d'investir le financement qu'il recevait de différentes sources politiques dans la fabrication de poudres propulsives pour téléguider des missiles à travers un canon. «Gilles Provost était venu couvrir l'enquête du coroner au cours de laquelle nous avions découvert qu'on y fabriquait en cachette des poudres extrêmement instables et que les ouvriers n'avaient pas été avertis du danger qu'ils couraient et des mesures plus strictes qu'ils auraient dû prendre, comme ne jamais porter leurs clés sur eux car elles pouvaient créer des chocs électrostatiques. Les employés, sans formation, ne savaient pas qu'il fallait quitter les lieux en courant et ne pas tenter d'éteindre le feu comme ils l'ont fait», raconte M. Mainville. La CSST prévient aujourd'hui plusieurs de ces catastrophes.

Le dossier de la MIUF

Durant la crise du pétrole, les ménages québécois sont nombreux à profiter des subventions que le gouvernement fédéral accorde à ceux qui isolent leur maison avec de tout nouveaux produits. La famille de notre collègue Louis-Gilles Francoeur figure parmi ceux-là. Par la suite, son épouse et ses enfants sont atteints de troubles respiratoires inexpliqués. Préoccupé par le problème, il en discute avec son collègue Gilles Provost, qui tombe par hasard sur un entrefilet dans le Toronto Star annonçant que le gouvernement canadien venait d'interdire l'usage de la mousse isolante d'urée-formaldéhyde (MIUF).

Gilles Provost comprend alors l'importance de la nouvelle relatée dans le Canada anglais, s'en empare, fouille la question minutieusement et prépare un dossier sur la question. Il y fait état de la législation, des compagnies impliquées, du fonctionnement de cette technique d'isolation et des dangers qui en découlent.

La recherche d'informations fut néanmoins ardue, se rappelle Gilles Provost. «Le gouvernement fédéral avait cessé de distribuer des subventions, mais très discrètement, voire en catimini, car il ne voulait probablement pas se voir attribuer la responsabilité d'avoir encouragé les citoyens à isoler leur résidence avec ce produit dangereux. Il craignait que retombent sur lui les plaintes et les poursuites.»

Mais au moment où sa série d'articles est prête à être publiée, le climat dans la salle de rédaction est tendu. «Au pupitre, on repousse le dossier, arguant que la publication de ce genre de textes belliqueux et empreints de militantisme ne presse pas», se souvient le chroniqueur du Devoir Jean-Claude Leclerc. En effet, les journalistes déclenchent la grève le 6 avril 1981.

Pendant le conflit, Gilles Provost propose ses articles aux journaux concurrents (La Presse et Le Journal de Montréal), qui déclinent son offre. Il parvient néanmoins à faire paraître son dossier pour le moins explosif, intitulé Danger! La mousse d'urée-formol, dans un numéro souvenir du défunt Québec Presse publié pendant la grève, en mai 1981.

Les trois articles de Gilles Provost aux titres provocateurs — Au moins 300 000 Québécois menacés!, Approuvé par la SCHL (Société canadienne d'hypothèque et de logement), SVP! Et Qui paiera?) lancent le dossier de la MIUF au Québec.

«Ce fut le dossier de cette décennie», dit Jean-Claude Leclerc, qui rappelle cet événement à ses étudiants en journalisme à l'Université de Montréal. «Cet exemple me sert à démontrer que le journalisme n'est pas seulement une liberté, mais aussi une responsabilité. Responsabilité de chercher, de savoir et de communiquer le plus tôt possible au public qui en a besoin, et ce, dans un contexte qui ne passera pas inaperçu.»

Le dossier de la MUF se conclut par «un jugement de 1000 pages qui ne tranche pas la question car les requérants n'avaient pas réussi à faire la démonstration que leurs problèmes de santé émanaient de ce produit», précise M. Leclerc.

La grève des journalistes du Devoir se termine le 12 juin 1981 avec une victoire: celle de l'adoption d'une clause anticensure dans la nouvelle convention collective, souligne Louis-Gilles Francoeur, qui a repris le flambeau au secteur de l'environnement quand Gilles Provost a rejoint Radio-Canada.

À cet égard, ce dernier se remémore un autre dossier qu'il avait couvert, cette fois sur les dangers de la cigarette. «Claude Ryan l'avait refusé parce que Le Devoir venait tout juste de signer une grosse entente de publicité avec Players. Cette anecdote nous a souvent servi d'exemple lorsque nous nous battions contre la censure et que nous réclamions davantage de pouvoir dans le choix des informations à développer dans le journal», ajoute Gilles Provost.