On se twitte et on change le monde?

«En Iran (ci-dessus) ou en Grèce, les nouvelles technologies de communication ont joué un rôle fantastique, mais les gouvernements utilisent aussi très bien ces outils pour communiquer, espionner l’opposition, voire pour bloquer les communications», dit le professeur John Downing.<br />
Photo: Agence Reuters «En Iran (ci-dessus) ou en Grèce, les nouvelles technologies de communication ont joué un rôle fantastique, mais les gouvernements utilisent aussi très bien ces outils pour communiquer, espionner l’opposition, voire pour bloquer les communications», dit le professeur John Downing.

La révolution est en marche? La contre-révolution aussi... Quand les zélateurs à chaud de Twitter, Facebook ou des téléphones dits intelligents soulignent que les opposants iraniens ou grecs ont récemment beaucoup utilisé ces outils pour organiser leurs manifs, le professeur John Downing leur réplique que le pouvoir s'en servait aussi allègrement et efficacement.

«En Iran ou en Grèce, les nouvelles technologies de communication ont joué un rôle fantastique, mais les gouvernements utilisent aussi très bien ces outils pour communiquer, pour espionner l'opposition, voire pour bloquer les communications», dit dans un excellent français le spécialiste anglo-américain des médias et des mouvements sociaux rencontré cette semaine à Montréal.

«D'ailleurs, les gouvernements ne sont pas tombés, en Grèce ou en Iran...»

L'essayiste canadien Malcolm Gladwell a résumé autrement cette idée récemment dans le texte «Small Change» publié dans The New Yorker le 4 octobre, un billet qui a fait sourire avec son sous-titre: «Pourquoi la révolution ne sera pas gazouillée» (Why the revolution will not be tweeted). L'auteur du best-seller Le Point de bascule rappelait que les «twits» des manifs iraniennes étaient surtout produits par des étrangers, d'ailleurs rejoints par les journalistes occidentaux, qui ne consultaient que les microblogues rédigés en anglais. On repassera pour la refondation de l'activisme social, la coordination virtuelle des masses en marche vers d'énièmes grands soirs et la mutation soudaine, pour ne pas dire instantanée et en temps réel, du monde.

«Les transformations prennent beaucoup de temps, rappelle le professeur Downing. La révolution féministe ou le mouvement abolitionniste ont mis des décennies à s'imposer. Les samizdats, en Union soviétique, ont existé de 1975 à 1991. Quand nous analysons les conséquences des nanomédias, il faut toujours les situer dans une perspective temporelle à court et à long terme. Je vois en fait ces nouveaux médias comme des chapitres d'une longue histoire.»

Jadis Londres

Le professeur John Downing, de la Southern Illinois à Carbondale, directeur fondateur du Global Media Research Center, est devenu spécialiste des médias alternatifs et des mouvements sociaux très tôt dans sa carrière, en préparant son doctorat à Londres, dans les années 1960. «J'habitais dans un quartier de l'ouest, peuplé d'immigrés. À l'est, il y avait une classe ouvrière blanche, des immigrés, une population juive vieillissante. La presse ne parlait jamais de ces gens sauf quand il y avait une grève, en choisissant l'angle de son effet sur la majorité. Ou pour dénoncer les dangers de l'immigration», raconte l'invité de l'Université McGill, où il prononçait hier soir une conférence sur le thème «Dimensions transnationales des médias des mouvements sociaux».

«Ma thèse traitait donc de la représentation de ces groupes marginaux dans les médias traditionnels et j'ai aussi critiqué très vivement les médias marxistes, léninistes ou trotskistes. J'ai écrit huit chapitres et, en les relisant, je les ai trouvés trop sombres. J'ai donc cherché un contre-exemple pour donner un peu d'espoir. Je l'ai trouvé dans les radios libres d'Italie qui débutaient.»

Il a ensuite étudié le positionnement des médias pendant la Révolution des oeillets au Portugal, puis la situation un peu partout dans le monde. John Downing a écrit sur les médias radicaux comme sur la représentation des minorités ethniques dans les médias de masse. Il vient de synthétiser sa perspective dans l'Encyclopedia of Social Movement Media. Le volume présente 250 sujets tirés du XXe et du XXIe siècle. Tout y passe, l'imprimé comme les télécommunications, le cinéma, Internet, les chansons engagées, le théâtre de rue, les graffitis, les murales, etc.

«La seule région que j'ai négligée, c'est l'Asie centrale, dit-il. Ma définition des médias inclut toutes les technologies de communication, jusqu'au corps, avec la danse et les tatouages. C'est une définition plus anthropologique que technologique. J'essaie aussi d'être plus attentif aux nuances. Quand j'ai commencé, j'avais une vision binaire et simpliste des grands médias. Aujourd'hui, j'observe que la situation est plus subtile. Au Wall Street Journal comme au Financial Times, il y a des journalistes très à gauche. Ils fournissent plein d'informations intéressantes.»

Demain l'espoir

Mais bon, les grands médias demeurent bien campés en moyenne. Le Monde n'est pas Fox News, qui n'est pas Le Monde diplomatique. «Le propriétaire fait ses choix, dit le spécialiste. Les journalistes les respectent pour garder leur job ou avoir la paix. C'est la même chose pour les professeurs, d'ailleurs.»

Lui-même ne cache pas ses options politiques libertaires de gauche. «Disons que je suis un social-démocrate avec des tendances fortement anarchistes», résume-t-il en rigolant. Il citera plus tard Antonio Gramsci pour résumer sa perspective sur le monde: «Pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté.»

Et cette option idéologique, comme toutes les autres, peut donc maintenant être communiquée très facilement, plus facilement que jamais. «Une révolution est en cours, mais pour les opportunités, pas nécessairement dans les faits, dit finalement le professeur. Les nouvelles technologies sont donc aussi utilisées par le pouvoir. Internet sert également à retrouver les fauteurs de trouble. Là encore, il y a une situation mixte et il faut considérer ma définition des médias comme institutions sociotechniques. Ces outils servent à organiser une manifestation antiraciste, mais aussi à lier des groupuscules de la Suprématie blanche, des groupes meurtriers islamistes, etc. Cette horizontalité des rapports, comme presque tous les aspects de la communication, a le visage de Janus.»
5 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 29 octobre 2010 10 h 10

    Pendant ce temps (pendant la xième chicane de famille Qc)

    Face à l'aspect inédit, imprévisible et changeant de la situation, ce n'est pas nécessairement un avantage, pour comprendre ce qui est en train de se produire dans le monde des médias, que d'être un spécialiste, que d'avoir le nez dedans depuis si longtemps. Et puis comment peut-on être un spécialiste de quelque chose qui est en train de se faire, dont on ne sait pas dans quelle direction ça ira? Monsieur a beau se dire anarcho-machinchose, est-ce lui ou le journaliste auteur de cet article, on retient ici surtout que le pouvoir annihile les prétentions des peuples à se faire des nouvelles technologies des outils d'émancipation. Parfois, expliquer peut être réduire, au cas où...

  • Jacques Morissette - Inscrit 29 octobre 2010 10 h 12

    La révolution ou l'évolution sociale?

    Je ne crois pas en la révolution. Faire changer les pouvoirs de main, ce n'est que les remettre entre d,autres mains qui finissent un jour ou l'autre par faire ce qu'ils reprochaient au premier.

    Je crois plus en l'évolution. Effectivement, l'évolution plus lente, j'en conviens, est le reflet d'une population qui apprend à se responsabiliser et à se prendre en main pour le meilleur et pour le pire.

    C'est comme pour Haïti, les grands changements de feront surtout à partir de la base à la condition que ce soit le reflet d'une population qui se prend vraiment en main.

    Quand les changements viennent d'en haut, ça dérape plus facilement. Dans une démocratie ça peut toujours aller, on change de parti à la prochaine élection. Mais que fait-on quand l'autre parti ne fait pas mieux?

    Voilà pourquoi je crois plus en l'évolution qu'en la révolution. D'ailleurs, c'est la théorie de l'évolution de Darwin, en biologie. L'évolution sociale en tenant compte pour le mieux des facteurs, par la plupart, qui sont pris en compte.

    Mais, ne vous en faites pas, je rêve...

  • Sanzalure - Inscrit 29 octobre 2010 10 h 14

    Bien trop tôt pour parler

    La révolution technologique vient à peine de commencer. Lorsqu'ils auront 20 ans, les enfants qui naissent aujourd'hui utiliseront des appareils et des logiciels qui ne sont même pas encore sur les planches à dessin maintenant.

    Les personnes qui prétendent savoir ce que ça va donner ne peuvent être que des charlatans.

    Serge Grenier

  • Michaël Lessard (micles.biz) - Abonné 29 octobre 2010 20 h 04

    Sur les sujets politiques, quand on est nuancé et analytique, on nous interprète n'importe comment

    Les analyses de John Downing résumées ici sont axées sur le réel, les effets, et sont pleines de nuances. Or, certains des commentaires ici semblent lui attribuer des positions qu'il n'a pas nommées. Ici, par exemple, rien ne dit que M. Downing croit en une révolution soudaine ou à un changement simpliste des pouvoirs, au contraire.

    Autrement dit, il tente de décrire notre réalité de manière honnête, ce qui en retour peut nous aider à nous ajuster. Les êtres humains, avec des passions positives, il nous arrive d'utiliser certaines stratégies et certains discours avec acharnement même quand ils ne fonctionnent pas. Cette tentative de faire face au réel peut expliquer comment, avec des valeurs libertaires, on peut être social-démocrate dans la pratique. Ça me rejoint en tout cas.

    M'enfin, je constate souvent que les analyses subtiles ou qui présentent diverses positions sont souvent mal interprétées quand on parle de sujets politiques. Si tu analyses la question de la fédération canadienne avec nuances, certain.es vont t'accuser d'être fédéraliste et d'autres d'être souverainiste. Les journalistes sont souvent pris avec ce problème où, par exemple, tant la gauche que la droite va t'accuser de ne pas avoir la bonne position.