Le fabuleux voyage du bloc erratique

Elle est corpulente mais sa forme oblongue lui confère une certaine grâce. Avant d'être ensevelie à Saint-Constant, elle a beaucoup bourlingué. Arrachée à la roche mère du Bouclier canadien près de Rawdon, elle a été ballottée, charriée sans ménagement, griffée et finalement abandonnée sur la rive sud à hauteur de l'île de Montréal, où elle a progressivement disparu sous les cailloux, le sable et l'argile laissés par le glacier laurentidien. L'appellation de bloc erratique que lui donnent les géologues a des accents poétiques pour les non-initiés, qui peuvent lui rendre visite — sur rendez-vous — en marge de la carrière de la cimenterie Lafarge. Cette roche au parcours exceptionnel porte en son sein toute l'histoire des derniers événements glaciaires qui ont marqué la région montréalaise il y a 15 000 ans.

C'est en prospectant avec ses étudiants la région de Saint-Constant, sur la rive sud, que Gilbert Prichonnet, professeur au département des sciences de la Terre et de l'atmosphère de l'UQAM, a découvert ce rocher tout à fait singulier qui se trouvait au coeur de la carrière exploitée par la cimenterie Lafarge. Le géologue a tout de suite ressenti un bonheur immense en apercevant le bloc de 67 tonnes marqué de stries et emprisonné au milieu de deux horizons de dépôts glaciaires. Un bonheur qui était aussi attribuable à la chance d'avoir repéré le «joyau» juste avant que les employés de la carrière ne le dynamitent parce qu'il gênait leur travail. «C'était une coïncidence extraordinaire de trouver ainsi réunie au même endroit, sur ce bloc et autour de lui, toute l'histoire des derniers événements glaciaires de la région», s'est exclamé le géologue, qui présentait officiellement à la presse la précieuse pièce du patrimoine «géologique» tout en rappelant l'histoire du paysage de la région.

Il y a plus de un milliard d'années, une chaîne de montagnes que certains géologues comparent à l'Himalaya occupait l'emplacement de nos Laurentides actuelles, raconte Gilbert Prichonnet. Puis, au cours des 500 millions d'années qui ont suivi, l'érosion a éliminé près de dix kilomètres d'épaisseur de roche. Dans la foulée, un océan chaud, dénommé Iapetus, s'est formé et a déposé des sédiments qui se sont transformés en grès et en calcaire et qui constituent aujourd'hui les assises rocheuses des basses terres du Saint-Laurent. La cimenterie Lafarge exploite justement ce calcaire enfoui sous plusieurs mètres de dépôts glaciaires, lesquels ont été recouverts par l'argile de la mer de Champlain et une couche de tourbe.

Il y a 400 millions d'années, la chaîne des Appalaches a émergé des eaux de l'Iapetus. Puis, le magma a grimpé vers la surface dans des cheminées d'explosion et a fait apparaître les Montérégiennes, y compris les monts Royal, Saint-Bruno, Saint-Hilaire, Rougemont et Shefford, il y a 125 millions d'années. Pendant les 100 millions d'années qui ont suivi, l'érosion a poursuivi son cours et abaissé le paysage de deux kilomètres. «Le sol que nous foulons aujourd'hui était situé, il y a 125 millions d'années, à deux kilomètres sous la surface du paysage de l'époque», explique M. Prichonnet.

Puis, pendant les deux derniers millions d'années (Quaternaire), le continent a connu quelques grandes glaciations entrecoupées de périodes de réchauffement, appelées interglaciaires.

Le dernier glacier, que l'on nomme inlandsis laurentidien, s'est construit il y a entre 35 000 et 20 000 ans. À son apogée, il couvrait tout le Québec, de l'océan Atlantique jusqu'à la Saskatchewan, et empiétait sur la Nouvelle-Angleterre. Il atteignait même Long Island, au sud de l'État de New York.

«C'est durant cette dernière glaciation que le bloc déniché à Saint-Constant a été délogé de l'un des massifs de roche du Bouclier canadien au nord de Montréal, précise le scientifique. La présence dans le bloc d'intrusions composées d'anorthosite, une roche ignée à gros cristaux noirs et verts qu'on ne retrouve que dans les Basses Laurentides entre Rawdon et Saint-Jérôme, nous confirme qu'il provient de cette région.»

Alourdie par une épaisseur de deux kilomètres de glace, la calotte glaciaire écrase le liquide gelé sous-jacent qui se met alors à fluer, à s'écouler sur toute la périphérie du glacier, explique le géologue. Telle une pâte visqueuse, la glace glisse vers le sud-est. «C'est sans doute durant cette phase que le bloc s'est détaché du Bouclier canadien et a commencé son voyage vers le sud», raconte M. Prichonnet.

Puis, la terre s'est réchauffée et le glacier a reculé, c'est-à-dire qu'il a fondu plus vite qu'il n'avançait. «Or, lorsque la glace s'amincit, les reliefs influencent davantage ses mouvements, souligne le professeur. Dans la région de Montréal, la vallée du lac Champlain canalise alors l'écoulement du glacier et lui imprime une direction franchement sud.»

C'est à ce moment que s'arrête le bloc erratique, qui se fait emballer dans une matrice faite de farine glaciaire, de cailloux et de blocs de toutes les tailles, poursuit le chercheur. Cette matrice, que l'on appelle le till, doit sa couleur grise à l'ensemble des roches charriées, broyées et amalgamées par le glacier.

Les grains de roche mélangés à la glace agissent comme du papier abrasif. En touchant la roche, on peut se rendre compte de la finesse du polissage acquis par ce bloc pendant qu'il était balayé et progressivement enveloppé sous le till, fait remarquer le géologue. «De plus, le bloc a la forme d'une ogive dont le sens de l'effilement était orienté dans l'axe nord-sud lors de sa découverte», ajoute le chercheur.

Enfin, il y a environ 15 000 ans, alors que la déglaciation se poursuit, le glacier change encore de direction. Attirées par les eaux du lac Ontario et du Saint-Laurent, les glaces s'écoulent désormais vers le sud-ouest. «Coincé dans sa gangue de dépôts glaciaires, le bloc ne peut plus bouger», rappelle Gilbert Prichonnet. Sa surface supérieure est alors rabotée par le glacier, qui laisse des stries et des sillons alignés dans la direction des monts Saint-Bruno et Saint-Hilaire, situés à 40 kilomètres à l'horizon. «Le glacier laisse du même coup une nouvelle couche de till de couleur rougeâtre qui finit d'ensevelir le bloc, ajoute le chercheur. Cette couleur provient des roches rouges de la formation de Bécancour près du lac Saint-Pierre, située au coeur de ce que les géologues appellent le synclinal de Chambly-Fortierville. Quand on analyse les petits grains composant ce till, on note qu'ils viennent pour la plupart de cette région mais aussi des basses terres du Saint-Laurent et des collines Montérégiennes que le glacier a croisées en passant.»

Douze mille ans avant aujourd'hui, le glacier se retire définitivement vers le nord. La dépression créée par la fonte des glaces est envahie par les eaux salées de l'océan. Dans cette mer de Champlain qui baignera pendant plus de 2500 ans les basses terres du Saint-Laurent, les bélugas viennent batifoler et rôder autour des îles que constituaient les sommets des Montérégiennes. «Un squelette de béluga vieux de plus de 10 000 ans a justement été trouvé à Saint-Félix-de-Valois durant l'été 2001», indique le professeur de l'UQAM. «C'est environ le vingtième squelette de mammifère marin que l'on a exhumé dans les basses terres du Saint-Laurent en Ontario, dans l'État de New York et au Québec.»

Puis, à mesure que le continent, soulagé du poids du glacier, se relève, il chasse l'eau salée de la mer de Champlain. «Dans la région de Saint-Rémi, de Sherrington et de la rivière L'Acadie, les petits lacs se comblent de tourbes, ces sols réputés pour la culture maraîchère, enchaîne M. Prichonnet. Bientôt, les rivières vont commencer leur travail inlassable d'érosion, emportant vers l'océan les particules les plus fines. Vers 8000 ans avant aujourd'hui, les premiers Amérindiens s'installent sur les bords de l'estuaire, à Rimouski et sur la Côte-Nord. La forêt et la faune modernes envahissent nos régions et progressent maintenant vers le Nouveau-Québec, où les derniers petits glaciers achèvent de fondre il y a environ 6000 ans. Il y aura encore beaucoup de temps avant le passage des Vikings, vers l'an 1000, et l'installation des premiers Euro-péens», conclut M. Prichonnet, qui étudie les dépôts glaciaires depuis près de 30 ans dans l'espoir d'éclaircir l'histoire des dernières glaciations. Mais aussi de débusquer, parmi les débris de roche qui les composent, des minéraux ou des métaux intéressants, qui indiqueraient l'existence de gisements à exploiter, que l'on pourrait retracer en remontant le trajet qu'a parcouru le glacier. Car les dépôts glaciaires sont un amalgame de toutes les roches que le glacier a rencontrées sur son passage, rappelle le géologue.