Centre de recherche en géochimie et géodynamique UQAM-McGill - Forage dans l'Atlantique Nord

Martine Letarte Collaboration spéciale
Anne de Vernal était à bord du navire JOIDES Resolution<br />
Photo: IODP Anne de Vernal était à bord du navire JOIDES Resolution

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En 2004, Anne de Vernal, professeure au Département des sciences de la Terre et de l'atmosphère de l'UQAM, était la seule Canadienne à bord du navire JOIDES Resolution lors d'une expédition internationale dans la mer du Labrador et de l'Atlantique Nord qu'a effectuée l'Integrated Ocean Drilling Program (IODP). Depuis, elle se consacre avec ses étudiants à analyser minutieusement les sédiments recueillis.

«Je travaille notamment sur un intervalle qui date d'environ 125 000 ans. C'était une période chaude et le niveau marin était plus élevé qu'aujourd'hui. J'essaye de comprendre pourquoi le climat était plus chaud et quels étaient les courants à l'époque dans l'Atlantique, parce qu'ils jouent un rôle important dans la redistribution de la chaleur vers les hautes latitudes», explique Anne de Vernal, micropaléontologue et directrice du Centre de recherche en géochimie et géodynamique UQAM-McGill.

Bien souvent, c'est en étudiant le passé qu'on arrive à comprendre le présent et à prévoir le futur. «Lorsqu'on remonte dans le temps, on se rend compte que le climat change tout le temps. Ce sont les paramètres orbitaux qui varient», affirme-t-elle.

Une raison de ne pas s'en faire avec les changements climatiques? «Absolument pas! Les changements climatiques que nous sommes en train de vivre sont les résultats de causes humaines. Ils n'ont rien à voir avec les paramètres orbitaux de la Terre. Au contraire, c'est affolant de voir les changements actuels, parce que c'est tout le système qui est en mutation. À la base, le climat est quelque chose de très sensible, et là, avec ces forçages qui ne sont pas prévus dans la nature, les changements risquent d'être beaucoup plus importants que ce qu'on peut imaginer.»

Un projet majeur

Anne de Vernal a eu de la chance d'avoir pu participer à cette expédition internationale de forage scientifique de l'IODP. «Le Canada contribue au financement de l'expédition via l'European Consortium for Ocean Research Drilling (ECORD), à raison de 500 000 $ par année, alors que le budget total est de 120 millions par année. Les places sur le bateau sont accordées aux pays proportionnellement à leur contribution, donc cela laisse peu de places aux Canadiens», explique la chercheuse.

En plus des Européens, les principaux contributeurs sont les Américains, les Japonais, les Chinois, les Coréens, les Australiens, les Néo-Zélandais et les Indiens.

Sous ce nom, le programme a démarré en 2003, mais ses origines remontent aux années 70. L'objectif est d'explorer l'histoire de la Terre avec des techniques de forage pour aller récupérer des sédiments et de la roche.

Une première expédition en 1985

Ce n'était pas la première fois en 2004 qu'Anne de Vernal naviguait sur le JOIDES Resolution. Elle y était aussi allée en 1985.

«Nous avions alors navigué dans la baie de Baffin et nous avions fait des forages qui couvraient tout le Cénozoïque, l'ère géologique qui couvre les derniers 60 millions d'années. J'ai travaillé surtout sur les deux derniers millions d'années pour reconstituer les variations du climat et de la température à la surface de l'océan», explique-t-elle.

Qu'est-ce que cela a permis de découvrir? «Un des sites de forage se trouvait au large du Groenland, et, dans les séquences, nous avons retrouvé d'abondants grains de pollen. Cela laisse supposer que le Groenland a été occupé par la forêt au cours d'épisodes du passé. Le dernier remonte à environ 400 000 ans. Cela signifie que le Groenland n'a pas toujours été occupé par une calotte glacière aussi volumineuse qu'aujourd'hui. C'était quelque chose qu'on ignorait jusque-là», affirme la professeure.

Elle a d'ailleurs publié un article à ce sujet en 2008 dans Science. «L'analyse prend beaucoup de temps», précise-t-elle.

Le partage des données recueillies

Pour la poignée de scientifiques qui participent aux expéditions de l'IODP, c'est toujours un grand privilège. «Après l'expédition, les scientifiques qui étaient à bord profitent d'un moratoire d'un an qui leur permet d'utiliser en exclusivité le matériel. Et, comme on a travaillé pendant près de deux mois, douze heures par jour, sept jours sur sept, au retour, on sait généralement assez bien vers où orienter nos travaux», indique Anne de Vernal.

Après l'année de moratoire, toute la communauté scientifique peut utiliser les échantillons recueillis.

«Plusieurs projets de recherche multidisciplinaires peuvent être réalisés grâce aux échantillons, et d'ailleurs on en retrouve plusieurs au Canada. Il y a beaucoup de gens par exemple qui travaillent sur des modèles servant à prévoir les changements climatiques. On dit souvent que le passé est la clé du futur. En regardant le passé, les chercheurs peuvent voir les points faibles de leurs modèles et essayer de les améliorer», affirme Mme de Vernal.

Des exemples de forage à suivre?

D'après la scientifique, ce grand programme de forage en mer est hautement important et le Canada doit absolument continuer à le financer pour que ses scientifiques continuent d'avoir accès aux expéditions. «Pratiquement tout ce qu'on sait sur les sciences de la Terre et la géologie marine est étroitement lié à ce programme», affirme-t-elle.

Il y a aussi tout un savoir-faire en matière de forage qui s'est développé grâce à ces expéditions. «Nous utilisons des techniques de forage à la fine pointe de la technologie qui sont très propres et sans danger», précise-t-elle.

Est-ce que les programmes de forage pétrolier par exemple pourraient s'en inspirer? «Bien sûr qu'il y a à apprendre de ce que nous faisons, à condition d'être prêts à y mettre le temps et l'argent nécessaires. Mais je suis certaine que, si davantage de chercheurs étaient intégrés aux expéditions de forage d'exploitation, on pourrait grandement diminuer les risques et, ainsi, on aurait moins de problèmes.»

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Collaboratrice du Devoir