Un siècle à la fine pointe de l'actualité scientifique

L’explosion de la première bombe atomique sur le Japon soulève dans Le Devoir un commentaire maison intitulé «La bombe atomique: nouvelle arme des Alliés contre le Japon», rédigé par le journaliste Paul Sauriol, qui met en exergue «le problème moral que pose cette découverte».<br />
Photo: Agence Reuters L’explosion de la première bombe atomique sur le Japon soulève dans Le Devoir un commentaire maison intitulé «La bombe atomique: nouvelle arme des Alliés contre le Japon», rédigé par le journaliste Paul Sauriol, qui met en exergue «le problème moral que pose cette découverte».

En cette année du centenaire du journal, nous vous convions, en partenariat avec l'Association francophone pour le savoir (Acfas), à un regard historique sur 100 ans de science au Devoir. Selon les vœux du fondateur Henri Bourassa, qui sont inscrits dans le programme social du journal publié dans le premier numéro du 10 janvier 1910, notre quotidien s'est toujours appliqué à informer ses lecteurs des actualités à caractère scientifique et à soutenir la réalisation d'œuvres à vocation scientifique. Cette série mensuelle en fait la démonstration.

Dès les premiers jours de publication jusqu'à aujourd'hui, Le Devoir a respecté le mandat que son fondateur lui avait donné, soit informer les lecteurs des grands projets techniques et autres actualités à saveur scientifique.

Ainsi, dès le 14 janvier 1910, on pouvait y lire un article sur les problèmes de droit international soulevés par le projet de barrage sur le fleuve au Long Sault, à la frontière américaine, qui était conçu pour produire «une force motrice de 500 000 chevaux-vapeur». Le lendemain, 15 janvier, on publiait l'opinion d'un expert sur le «projet gigantesque» du canal de la baie Georgienne, qui venait d'être déposé à la Chambre des communes. Quelques jours plus tard, on offrait au lecteur un résumé d'une conférence sur la médecine égyptienne, présentée devant les membres de la Société pour l'avancement des sciences, des lettres et des arts au Canada par l'égyptologue Alexandre Moret.

Au cours de la seule année 1910, Le Devoir abordera des sujets scientifiques aussi variés que les appareils de stérilisation de l'eau — à la suite de l'inauguration de celui de la Montreal Water and Power Company — l'exploration des pôles Nord et Sud, le passage de la comète de Halley, les progrès de l'aviation, les épidémies et les annonces de réunions à caractère scientifique. Au cours de cette première année d'existence du Devoir, les sciences et les techniques font l'objet de nouvelles environ un jour sur deux, y compris les entrefilets, fait remarquer Yves Gingras, historien et sociologue des sciences de l'UQAM, dont l'équipe a procédé au dépouillement des articles à caractère scientifique publiés dans la presse québécoise au début du siècle dernier.

Guerre, santé publique et lait

En 1915, la guerre préoccupe les esprits, les nouvelles scientifiques sont alors moins nombreuses et davantage reliées aux questions militaires. C'est ainsi qu'on rapporte, le 23 juin 1915, l'utilisation du zeppelin tout en précisant la nature des gaz chimiques qui le composent.

Vers 1925, les journalistes du Devoir consacrent de nombreux articles au thème de la santé publique, notamment l'hygiène et les maladies infectieuses. Le journaliste Louis Dupire consacre ainsi quelques éditoriaux à la promotion de la pasteurisation du lait. Le journal ouvre même ses pages à la Ligue de Montréal contre la tuberculose, pour qu'elle informe la population sur les moyens de prévenir cette maladie contagieuse.

«La présence à peu près régulière d'articles à contenu scientifique et technique ne doit pas surprendre outre mesure, car le programme social du Devoir, publié dans le premier numéro, notait l'importance de donner à la jeunesse "le goût de l'étude". Le journal se promettait également d'encourager la production d'oeuvres scientifiques, rappelle Yves Gingras. Le Devoir a été un allié très important dans la cause du développement scientifique du Québec, particulièrement au cours de l'entre-deux-guerres. C'est au cours de cette période que le milieu scientifique canadien-français s'est structuré en liant la question scientifique à la question nationale — raison d'être en quelque sorte du Devoir, qui ne pouvait dès lors négliger la science en tant qu'outil d'émancipation du peuple canadien-français.» C'est ainsi que tous les combats de Marie-Victorin pour la cause de la science au Canada français ont reçu l'appui constant du Devoir.

En 1930, le futur rédacteur en chef du quotidien, Omer Héroux, affirme que «l'un des moyens d'enfoncer dans la tête de nos gens cette idée de l'importance des études scientifiques serait de profiter d'occasions comme celle [du centenaire de la découverte par Faraday de l'induction électromagnétique, principe de base de la dynamo] pour faire voir les lointaines répercussions d'une découverte. Malheureusement, ce sont des sujets avec lesquels les journalistes professionnels sont rarement familiers. Ils ne savent pas toujours où s'adresser pour trouver des collaborateurs compétents», déplore-t-il pour décrire le fait que «le monde des sciences et celui de la presse n'ont encore que de très infimes relations».

Parfois, ce sont des membres de la communauté scientifique qui couvrent pour Le Devoir les événements scientifiques survenus ici. Ainsi, le 1er février 1934, c'est le Dr Léo Pariseau, professeur de radiologie à l'Université de Montréal et membre fondateur de l'Acfas, qui rend compte d'une conférence sur l'évolution de l'Univers livrée par l'abbé Georges Lemaître, astronome et physicien belge, devant un auditoire à l'Université de Montréal. L'abbé Lemaître expose une hypothèse «qui concilie l'état du monde et sa jeunesse» et qui avance «la contraction et expansion de la matière et le jeu de la théorie d'Einstein dans les régions de très faible densité». M. l'abbé Lemaître «a montré comment la théorie de la relativité, apportant un correctif à la loi de la gravitation, permet de concilier, d'une part, la jeunesse du monde, âgé de l'ordre de deux milliards d'années, que paraît démontrer la tendance au rouge du spectre des nébuleuses, avec d'autre part l'état actuel du monde qui, sans ce correctif, exigerait une évolution beaucoup plus longue, un monde beaucoup plus vieux», relate M. Pariseau dans les pages du Devoir.

Bombe atomique

Les événements exceptionnels de l'actualité scientifique, tels que le premier voyage transatlantique de Lindbergh (Le Devoir des 20, 23 et 27 mai 1927) et le lancement du satellite russe Spoutnik, sont couverts systématiquement, mais souvent sous la forme de dépêches fournies par des agences de presse étrangères. L'explosion de la première bombe atomique sur le Japon soulève toutefois un commentaire maison intitulé «La bombe atomique: nouvelle arme des Alliés contre le Japon», rédigé par le journaliste Paul Sauriol, qui met en exergue «le problème moral que pose cette découverte». «Le monde moderne n'a pas su tirer un véritable profit des progrès matériels dont il a tant bénéficié, il n'a pas su les orienter vers son avancement social parce qu'il a méprisé les valeurs spirituelles. L'usage qu'il fait des découvertes scientifiques pour la guerre indique que l'épreuve ne lui a pas fait trouver la vraie voie du salut. La libération des forces atomiques prépare-t-elle pour l'humanité un nouveau châtiment?», écrit-il le 7 août 1945. Le lendemain, M. Sauriol revient à la charge et s'interroge sur ce qu'il adviendra «le jour où deux pays puissants se serviront réciproquement de tels engins de destruction». Après l'annonce, le 9 août, qu'une autre bombe a été larguée sur Nagasaki, Alexis Gagnon revient en éditorial sur les conséquences de l'invention de la bombe atomique, qui «a non seulement rempli l'ennemi d'épouvante mais [...] a été accueillie avec une sorte de terreur lugubre même parmi les Alliés». Selon lui, cette nouvelle arme entraînera «la progressive mise au rancart des derrières barrières d'humanité que les peuples avaient réussi à ériger péniblement, au cours des derniers siècles, pour rendre la guerre moins affreuse aux populations sans défense».

Quelques jours plus tard, le 13 août, on explique par le menu le principe du fonctionnement de la bombe. Le 14 août, on rapporte les grandes lignes d'une conférence du professeur Ernest Gendreau, de l'Université de Montréal, sur le sujet.

«Propulsées à l'avant-scène par la mise au point de la bombe atomique, les sciences physiques ont retenu l'attention des médias jusqu'au début des années 1970, indique Yves Gingras. Depuis ce temps, les développements des sciences biomédicales — en particulier le génie génétique et les avenues ouvertes par la biologie moléculaire — ont pris le devant de la scène en posant à leur tour des problèmes éthiques et moraux concernant cette fois la nature humaine et la capacité de modifier le cours même de l'évolution».

Sujets divers

Au cours des années 1960, Le Devoir publie une rubrique intitulée «Sciences et techniques» dans laquelle on traite de sujets aussi divers que l'électronique, la mécanique automobile et surtout l'astronautique, qui prédominera et culminera avec l'atterrissage d'humains sur la Lune, en juillet 1969.

En 1950, dans une lettre adressée au Comité des Amis du Devoir à l'occasion d'une campagne de souscription, le personnel de l'Institut botanique de l'Université de Montréal — créé par le frère Marie-Victorin — reconnaît «le rôle unique joué par Le Devoir dans le développement des sciences naturelles et de la botanique en particulier parmi notre population».

«Mais, au-delà de la couverture des événements à caractère scientifique et technologique qui est le lot de tous les quotidiens, la spécificité du Devoir aura sans doute été d'avoir suivi de près et encouragé activement le mouvement scientifique de l'entre-deux-guerres, qui se manifesta par des initiatives aussi importantes que la création de l'Acfas, du Jardin botanique et des cercles de jeunes naturalistes et, de manière plus générale, par la croisade du frère Marie-Victorin et de ses disciples pour la diffusion de la culture scientifique et la formation d'une élite scientifique canadienne-française», souligne Yves Gingras.