L'Acfas, une spécificité québécoise?

À partir de 1992, 37 % des membres de l’Acfas sont des femmes. Cette proportion correspond à peu près à celle de leur présence dans les programmes d’études de doctorat.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir À partir de 1992, 37 % des membres de l’Acfas sont des femmes. Cette proportion correspond à peu près à celle de leur présence dans les programmes d’études de doctorat.

Au moment de sa création en 1923, les fondateurs de l'Acfas nourrissent l'espoir d'amener davantage de Canadiens français à embrasser des carrières scientifiques. Mais périodiquement, au cours des années, certains manifestent le souhait que cette association devienne nationale afin que les scientifiques du pays tout entier expriment leurs revendications au gouvernement d'une seule et même voix. Ce projet ne verra jamais le jour et, en 1978, on pense plutôt à adopter le nom d'Association québécoise pour l'avancement des sciences afin d'effacer toute barrière linguistique.

Ses fondateurs, parmi lesquels figurent le frère Marie-Victorin et le Dr Léo Pariseau, s'inspirent de la BAAS, de l'AAAS et de l'AFAS pour créer une association destinée à promouvoir autant la vulgarisation et l'enseignement des sciences que la recherche. La British Association for the Advancement of Science (BAAS) fondée en 1831 sert d'abord de modèle aux Italiens qui créent leur association en 1839, suivis des Américains en 1848, qui mettent sur pied l'American Association for the Advancement of Science (AAAS), dont la publication officielle est la réputée revue Science. En 1872, l'Association française pour l'avancement des sciences (AFAS) voit le jour, puis c'est au tour de l'Australasian AAS (Australie et Nouvelle-Zélande) en 1887, de la South African AAS en 1902 et de l'Indian Science Congress Association en 1912. Les scientifiques francophones du Québec donnent naissance en 1923 à l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS), qui devient ainsi la huitième association du genre dans le monde.

Au moment où on cherche le nom à donner à l'association, Léo Pariseau suggère dans un premier temps le qualificatif de «canadien». Mais «pour des nationalistes reconnus comme Pariseau et Marie-Victorin, il était clair que le mouvement scientifique auquel ils participaient s'adressait uniquement aux francophones. [...] Il est également plausible que les membres fondateurs de la fédération aient aussi appréhendé le danger de récupération qu'aurait pu entraîner avec le temps l'appellation d'Association canadienne», souligne Yves Gingras, historien et sociologue des sciences à l'UQAM.

Compte tenu des liens de parenté qui unissent ces différentes AAS, l'Acfas entretient donc très tôt des relations particulières avec la BAAS, l'AAAS et l'AFAS, relations qui se traduisent par des échanges nombreux et assidus. Ainsi, lors d'une visite de la reine Elizabeth II au Canada en 1951, le prince Phillip, qui l'accompagne et qui assume alors la présidence de la BAAS, rencontre des représentants de l'Acfas. Le prince se montre alors surpris de l'absence d'une AAS canadienne. Les journaux, dont Le Devoir, s'empressent donc de relater les propos du prince. «Le prince n'a pu s'empêcher de noter qu'il n'existe encore dans l'élément anglophone de notre pays aucune organisation correspondant exactement à l'Acfas par son organisation et ses buts», peut-on lire dans Le Devoir du 31 octobre 1951.

«Cet événement souligne bien le fait que les Canadiens français s'étaient donné les outils d'une nation, ce que les Canadiens anglais n'ont pas cru nécessaire», fait remarquer Yves Gingras.

À l'échelle nationale, il y avait bien la Société royale du Canada (SRC), créée par le gouverneur général, le marquis de Lorne, en 1882, mais cette organisation est plutôt élitiste et ne constitue pas vraiment un lieu de rassemblement pour l'ensemble de la communauté scientifique. Hormis la SRC, il n'existait donc pas, comme dans les autres pays, d'association nationale destinée à promouvoir la science à travers le pays et à susciter un «sentiment d'identité parmi tous les scientifiques, qui auraient été appelés à se réunir chaque année pour présenter leurs résultats de recherche».

Quand le gouvernement fédéral commence à intervenir dans les affaires scientifiques du pays et décide de mettre sur pied à l'automne 1967 un comité spécial du Sénat sur la politique scientifique — qui sera présidé par le sénateur Maurice Lamontagne et qui ouvre ses audiences publiques —, les chercheurs canadiens, et particulièrement anglophones, prennent conscience de l'importance d'une association nationale, à l'image de l'AAAS, qui se ferait le porte-parole de tous les scientifiques, mais qu'ils n'ont pas. «La SRC, l'Association canadienne des physiciens, l'Institut de chimie du Canada, l'Institut des ingénieurs, et bien sûr l'Acfas présentent tous des mémoires devant la commission Lamontagne. Mais les commissaires se demandent qui parle vraiment au nom de la science canadienne», rappelle Yves Gingras dans son ouvrage consacré à l'histoire de l'Acfas, publié chez Boréal. Ces diverses sociétés savantes sont alors forcées de se regrouper et créent l'Association des scientifiques, ingénieurs et technologues du Canada (SCITEC), à laquelle l'Acfas accepte de se joindre. «L'Acfas se méfie toutefois de la SCITEC et y participe surtout pour être au courant de ses activités et s'assurer qu'elle ne devienne pas le porte-parole des scientifiques francophones qui se verraient ainsi noyés dans une organisation en majorité anglophone. [...] L'Acfas reste opposée à cette forme de centralisation de l'opinion. En somme, elle considère la SCITEC comme un forum de discussion utile [ce qu'elle demeurera toujours], mais non comme un porte-parole légitime», indique M. Gingras. Au début des années 1980, la SCITEC devient finalement l'Association pour l'avancement des sciences au Canada (AASC), une société sans grande influence.

Dans un article publié en novembre 2006 dans la revue La Physique au Canada, Yves Gingras cherche à comprendre pourquoi les scientifiques anglophones n'ont jamais vraiment senti le besoin de se doter d'une association nationale pour l'avancement des sciences (AS) ayant son propre magazine. «En l'absence d'un tel outil de communication, ils en sont venus à laver leur linge sale dans les journaux étrangers», souligne-t-il, en donnant l'exemple des récriminations qu'a formulées un groupe de scientifiques canadiens à propos des problèmes de cofinancement au Canada dans une longue lettre publiée dans la revue Science, le magazine de l'AAAS.

Une association pancanadienne

Consciente qu'elle reçoit des subventions d'organismes fédéraux, tels que le Conseil national de recherches, le Conseil des arts et le Conseil de recherches médicales, l'Acfas met sur pied, au milieu des années 1960, des sections régionales afin de rejoindre les chercheurs francophones hors Québec. On apprend dans Le Devoir du 11 novembre 1968 que «l'Acfas ne confinera pas ses activités à l'intérieur des frontières québécoises et qu'elle offrira ses services aux universités canadiennes partiellement ou entièrement de langue française, en particulier à Moncton, Ottawa et Sudbury».

Les années passent et les aspirations changent. Le 13 mai 1978, on annonce dans Le Devoir la possibilité que l'Acfas adopte le nom d'Association québécoise pour l'avancement des sciences (AQAS) afin d'attirer les scientifiques anglophones qui ne se sont jamais intéressés à cette société, qu'ils imaginent entièrement dédiée à la cause des francophones. «L'expression avait l'avantage d'éviter toute référence à l'appartenance linguistique des scientifiques — ce qui facilitait peut-être la participation des anglophones —, elle avait l'inconvénient de paraître exclure les chercheurs francophones des autres provinces canadiennes», qui ne tardent pas à réagir à l'article du Devoir. Un lecteur de Moncton écrit que «canadiens-français et québécois ne sont pas deux adjectifs synonymes» et il s'insurge contre la tendance à oublier le fait français hors du Québec. Il rappelle que les congrès de l'Acfas se tiennent aussi à l'extérieur du Québec, que celui de 1975 aura lieu à Moncton et que de plus en plus de chercheurs non québécois y participent. «Cette intervention montre bien qu'il est devenu difficile de changer le nom de l'association sans avoir le sentiment de renier une partie de son passé», écrit Yves Gingras.

En 1986, sous la présidence de Gilles Paquet de l'Université d'Ottawa, l'Acfas réactualise sa mission pancanadienne, «de peur que l'Acfas soit identifiée à une Saint-Jean-Baptiste de la science», lit-on dans Le Devoir du 19 mai 1987. «Croyant que, en donnant priorité au Québec, l'Acfas avait peut-être négligé la diaspora dans le reste du pays, Paquet se donne pour mandat de revitaliser les chapitres régionaux de l'Acfas à Vancouver,

Edmonton, Winnipeg, Toronto, Ottawa et Moncton [...] afin de revaloriser le vocable canadien-français que 10 ou 15 ans de pensée péquiste avaient évacué de notre vocabulaire.»

Association francophone pour le savoir

En 2001, l'Acfas est renommée Association francophone pour le savoir, une dénomination plus moderne qui souligne néanmoins le caractère francophone de la société. Le thème du 77e congrès de l'Association, «La science en français, une affaire capitale», qui se tient en 2009 à Ottawa, souligne encore une fois cette particularité. «Il n'y a pas d'équivalent dans les autres collectivités linguistiques», faisait alors remarquer au Devoir le président de l'Acfas, Pierre Noreau.

Le fait que ce congrès multidisciplinaire se déroule en français «a une signification, mais il ne faut pas en faire un symbole. Il ne faut pas le voir comme un geste de résistance. C'est simplement l'affirmation d'un fait, s'empressait-il de nuancer. Le congrès permet de montrer qu'il y a tout un univers de connaissances qui se développe dans un contexte francophone. Il permet d'affirmer la vitalité de toute cette communauté scientifique.»

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La présence des femmes

Avant les années 1960, les femmes sont peu présentes aux congrès annuels de l'Acfas. Entre 1933 et 1945, on en compte 16 qui présentent un peu plus de 2 % des communications, proportion qui double au cours de la période 1946-1960.

Mais à compter du début des années 1960, leurs présentations sont suffisamment nombreuses pour attirer l'attention des journaux. En 1960, un professeur de l'Université Laval déclare à un journaliste du Soleil que «les femmes ont certainement une façon différente de l'homme d'envisager les choses dans le domaine scientifique».

Un biologiste de l'Université de Montréal croit cependant qu'elles ont «un petit défaut, celui de sauter à des conclusions rapides, défaut qui est heureusement compensé par un fini particulièrement féminin». «Les femmes apportent en quelque sorte dans le laboratoire les mêmes qualités qu'une bonne femme dans sa cuisine», conclut son collègue de Laval.

Il faudra attendre octobre 1970 avant qu'une femme soit élue au conseil d'administration de l'Acfas. Et en 1974, l'économiste Livia Thur devient la première femme élue présidente de l'Acfas. À partir de 1992, 37 % des membres de l'Acfas sont des femmes. Cette proportion correspond à peu près à celle de leur présence dans les programmes d'études de doctorat.