Association francophone pour le savoir - Le Québec doit faire la preuve de sa différence

Photo: Archives Le Devoir

Sale période pour la recherche au Canada. Alors que le gouvernement américain réinvestit massivement dans le secteur, l'État canadien semble quant à lui heureux de naviguer à vue, selon des considérations utilitaires et idéologiques. Une situation qui inquiète beaucoup Pierre Noreau, président de l'Association francophone pour le savoir (Acfas).

«Précisons-le d'emblée, il est très important pour un pays d'entretenir une réflexion scientifique sur tous les champs de la connaissance humaine. Ainsi, la journée où un problème particulier se présentera, il y aura un spécialiste qui possédera l'expertise nécessaire pour faire face à la situation. Cela n'est toutefois possible qu'à la condition que les chercheurs puissent poursuivre leurs travaux, même s'ils ne collent pas toujours aux préoccupations du jour.»

La conversation est lancée; Pierre Noreau y passera le plus clair de son temps à pourfendre l'attitude du gouvernement canadien, «mal adaptée aux défis posés par une société du savoir». Il n'est d'ailleurs pas le seul à le faire: la prestigieuse revue britannique Nature a récemment dénoncé, dans un éditorial, la politique scientifique canadienne. Coupes et financement erratique, manque de vision et de leadership, absence de considération pour les scientifiques, la publication n'est pas tendre et laisse entendre que le Canada n'a rien compris à l'importance stratégique de la recherche. Le ministre d'État aux Sciences et à la Technologie, Gary Goodyear, prétend de son côté que les chercheurs et les scientifiques «ont bénéficié d'un financement considérable» durant les dernières années.

Certes, accorde Pierre Noreau, le financement a augmenté cette année, mais l'octroi de fonds est très orienté politiquement et idéologiquement. «Le ministre Goodyear a une définition de la recherche centrée sur le court terme. Pour lui, la recherche doit forcément venir soutenir l'industrie, le développement de nouveaux brevets et la commercialisation rapide des résultats. Cela favorise évidemment certains secteurs très pointus de la recherche, mais cela met surtout la recherche au service de l'industrie et du monde des affaires.»

Exode

Le principal problème de cette conception, selon le président de l'Acfas, est d'accorder peu d'importance à la recherche fondamentale, qui se concentre à développer les connaissances qui permettront de relever les défis de demain. Ainsi, «quand on a une conception à très court terme de la recherche, on coupe souvent le financement de grandes structures de recherche parce qu'on ne voit pas leur utilité».

Cet important capital scientifique, «qui travaille à la société de l'avenir», est ainsi graduellement amputé, année après année, subvention après subvention. Quitte à perdre une expertise qui aurait pu se révéler précieuse dans les années à venir. «Il y a vingt ans, les questions sur lesquelles je travaillais n'étaient pas très populaires, raconte Pierre Noreau. Toutefois, elles sont aujourd'hui si intégrées dans le discours de tous les jours qu'on ne s'en rend pas compte. C'est dire toute l'importance de la recherche fondamentale pour une société. On ne s'en aperçoit pas toujours, c'est facile à oublier.»

Cette opinion ne semble toutefois pas partagée par le gouvernement Harper, dont «la politique scientifique actuelle» est condamnée à créer, à long terme, une «déformation» du système de recherche, en «favorisant certains secteurs au détriment des autres». Les effets de tels choix seront profonds et durables; ceux qui sont déjà spécialisés dans les domaines où le financement se tarira n'auront d'autre choix que d'aller poursuivre leurs travaux ailleurs. Pis encore, aucune relève ne se formera, puisque les experts seront tous partis.

Déjà préoccupante, la situation pourrait encore empirer, explique Pierre Noreau: «Le président Obama s'est donné pour objectif de financer la recherche dans son pays à hauteur de 3 % du PIB, une cible déjà partagée par plusieurs États européens. Forcément, cela créera de la concurrence; les chercheurs seront tentés d'aller travailler là-bas.» D'autant plus que le Canada, pour l'instant, n'a encore aucune cible officielle! «Voilà qui démontre le peu d'intérêt du gouvernement pour la question.»

Solution

Que faire, alors? Pour pallier cette situation, certains seront tentés de se tourner vers l'industrie privée pour le financement de leurs travaux. «C'est évidemment une piste de solution, mais il faut aussi comprendre qu'elle a des limites. Par exemple, dans certains cas, d'importantes questions peuvent être soulevées au niveau de la validité et de l'indépendance du travail, surtout lorsque le financement est unique. Il faut aussi comprendre que ce ne sont pas tous les domaines qui sont susceptibles d'être financés par le secteur privé. Seul l'État peut garantir la poursuite de la recherche fondamentale.»

Aucun remède miraculeux n'est en vue; il faut donc, indique le président de l'Acfas, poursuivre les efforts pédagogiques afin de sensibiliser la population à l'importance de la recherche, «surtout pour une société comme le Québec, qui a là une belle chance de faire la preuve de sa différence et de sa pertinence dans un contexte mondial». Puis, il faut faire mieux comprendre aux politiciens «jusqu'à quel point la vie d'une société dépend de ces connaissances-là. Il faut qu'ils comprennent que ce qui n'est pas rentable à court terme peut trouver son sens à long terme.»