La Banque de cerveaux du Québec - Les morts d'hier viennent au secours des vivants de demain

Photo: Institut et hôpital neurologiques de Montréal

Associée à l'Institut Douglas, la méconnue Banque de cerveaux du Québec joue un rôle de premier plan dans la recherche sur les maladies neurodégénératives et psychiatriques.

Scepticisme ou surprise, les sourcils se froncent lorsqu'on évoque à l'honnête citoyen l'existence d'une banque de cerveaux, quelque chose comme une collection d'encéphales congelés ou conservés dans le formaldéhyde.

Iconographie de science-fiction? Non. Il existe au Canada deux établissements de ce type, dont le plus vaste et le plus ancien est la Banque de cerveaux du Québec, qui regroupe quelques 2500 spécimens.

Sa réputation est internationale. Deux chercheurs français ont d'ailleurs installé ici leur laboratoire pour mieux profiter de ses ressources. Salah El-Mestikawy et Bruno Giros sont des sommités mondialement connues dans la recherche sur le cerveau, travaillant sur l'anxiété et les troubles de l'humeur.

La banque a contribué à d'importantes découvertes. On pensera au rôle du gène ApoE4 dans la réponse aux médicaments utilisés pour le traitement de la maladie d'Alzheimer. Cette découverte a valu au docteur Judes Poirier une renommée internationale. On se souviendra que l'utilisation d'échantillons post mortem a permis à Gustavo Turecki et Michael Meaney de faire avancer leurs travaux sur les effets de la maltraitance infantile sur le cerveau. Ces travaux ont démontré l'impact des soins maternels sur les gènes responsables des réactions comportementales et neuroendocriniennes au stress. Terecki et Meaney ont été élus «Scientifiques de l'année 2009» par l'émission Les Années-lumière de Radio-Canada. Les résultats complets ont été publiés dans la revue Nature Neuroscience du mois de mars 2009.

Prévenir le suicide

Les recherches de Gustavo Turecki et Michael Meaney ont été effectuées à partir de 36 cerveaux, dont 24 provenaient de personnes s'étant suicidées. La moitié d'entre elles avaient été victimes de mauvais traitements durant la jeunesse, l'autre, non. Les 12 autres cerveaux servaient de témoins.

Car, il faut le préciser, la Banque de cerveaux du Québec se subdivise en deux entités: la Banque Sam Lal et la Banque de cerveaux des suicides du Québec. La première, fondée en 1980, comprend principalement des cerveaux montrant des maladies dégénératives, des cerveaux de sujets d'accidents de la route, des cerveaux «sains» aussi. La seconde, plus récente et sans équivalent au Canada, regroupe, en plus des cerveaux de suicidés, ceux de personnes ayant souffert de problèmes psychiatriques, tels la dépression, la schizophrénie et autres bipolarités. Associé au Bureau du coroner et au Groupe McGill d'études sur le suicide (GMES), d'ailleurs dirigé par le Dr Turecki, l'organisme contribue au développement d'outils de prévention et d'intervention et à une meilleure compréhension des mécanismes biologiques en cause. «Le suicide n'est pas dû simplement à une molécule, explique Naguib Mechawar, directeur de la Banque de cerveaux du Québec, mais il existe des prédispositions génétiques. L'environnement joue aussi un rôle important, que des recherches récentes ont bien démontré.»

Également chercheur et neuroanatomiste, le docteur Naguib Mechawar rappelle les difficultés rencontrées pour se procurer de tels cerveaux. «Nous contactons la famille, nous lui offrons un soutien psychologique et la sensibilisons à l'importance de la recherche. Dans le cas d'une réponse positive, nous rencontrons les membres de la famille pour tracer le portrait le plus complet possible de l'individu, un historique médical et familial.» Malgré tout, le directeur de la Banque considère que, à 45 ou 50 %, le taux de réponses positives est assez élevé, plus que dans le cas de personnes décédées dans le cadre d'un accident. Le type de cerveau qui manque le plus est celui de sujets «sains».

On s'en doutera, le prélèvement du cerveau doit être effectué dans les plus brefs délais, ou moins de 24 heures après le décès. En conséquence, l'équipe de la Banque de cerveaux du Québec est disponible sur appel 24 heures sur 24. Le prélèvement se fait de manière discrète et ne contrevient pas aux impératifs esthétiques des obsèques. Certaines parties sont congelées, d'autres, davantage utilisées pour la recherche anatomique, fixées dans des bocaux de formaldéhyde. Les cerveaux peuvent se préserver durant plusieurs années.

Les angoisses de la fusion

Contrairement à d'autres organes et tissus, le prélèvement de cerveaux n'est pas autorisé par la carte d'assurance-maladie. En conséquence, la banque a développé son propre modèle de recrutement, via son site Internet, dans les CHSLD, à l'hôpital Douglas ou encore lors d'événements spécifiques. La confidentialité est un élément primordial de sa démarche. Aucune information permettant de déterminer l'identité du donneur n'est divulguée aux chercheurs. Les échantillons — qui varient de quelques microgrammes pour une analyse génétique ou chimique à 250 grammes pour une étude anatomique — sont codés. «Les chercheurs qui font une demande doivent spécifier la nature des tissus demandés et recevoir l'approbation éthique de leur institut», précise Naguib Mechawar.

Le concept de banque de cerveaux relève d'une plate-forme spécifique dans l'organigramme politique du réseau de la santé, précise Naguib Mechawar. Ce modèle interpelle les organismes subventionnaires. La banque n'est ni une infrastructure comme un hôpital, qui demanderait des subventions pour l'acquisition de matériel, ni un projet de recherches soumissionnant pour un axe précis. «Nous nous situons dans une zone grise, souligne Naguib Mechawar, et si nous avons réussi non seulement à survivre mais à nous développer, c'est grâce à la compréhension de notre mandat par l'Institut Douglas et le Fonds de la recherche en santé du Québec (FRSQ). D'autres banques, comme celle de Toronto, ont fermé parce qu'elles ne bénéficiaient pas de cette intelligence.»

Cette compréhension est-elle durable? Naguib Mechawar s'inquiète au vu du dernier budget du ministre des Finances, Raymond Bachand, qui vise à fusionner le FRSQ avec d'autres organismes de financement pour la recherche. «Cette grosse nouvelle est passée sous le radar des médias, de dire le docteur Mechawar. Nous sommes anxieux, sur le qui-vive, nous espérons que le nouvel organisme conservera la même philosophie.»

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Collaborateur du Devoir