Grand problème dans l'infiniment petit

La sociologue Céline Lafontaine
Photo: Yan Doublet - Le Devoir La sociologue Céline Lafontaine
Nano, c'est le chic du chic du monde technoscientifique. Et du monde de la recherche. «Si je veux être cynique, je dirais que nano, ça doit être un mot latin qui veut dire "donne-moi de l'argent"», a confié un universitaire à Céline Lafontaine pour son livre Nanotechnologies et sociétés (Boréal). Quel universitaire? On l'ignore, car pour son enquête, la sociologue de l'Université de Montréal a promis l'anonymat aux 20 chercheurs québécois qu'elle a interrogés. (Une liste est fournie au début de l'ouvrage, mais chacune des citations est attribuée à un nom fictif.)

Nano: soyons sérieux, c'est un vocable latin signifiant «nain». Nanotechnologies: «Héritières de la physique quantique, de la chimie, de l'informatique, de l'électronique, de la biologie moléculaire et du génie génétique, elles procèdent d'une volonté de manipuler la matière à l'échelle des atomes et des molécules», précise Lafontaine.

Le plus fervent rêveur des nano, Eric Drexler, a enflammé l'imagination technoscientifique dans les années 1980 en décrivant cette «conquête de l'infiniment petit» comme la possibilité de refaire le monde «atome par atome», tel un grand jeu de Lego. En 1959, déjà, le prix Nobel Richard Feynman avait, dans une conférence qui a fait date, défini l'ambition nanotechnologique en affirmant «There's plenty of room at the bottom» («Il y a abondamment d'espace en bas»). Beaucoup d'espace, à l'échelle nanométrique (109), pour déplacer molécules et atomes à notre guise afin de donner à la matière les propriétés désirées.

Discours inquiétants

Céline Lafontaine n'en est pas à son premier livre sur des sujets socio-scientifiques. Déjà, elle a signé il y a six ans L'Empire cybernétique (Seuil), un véritable essai (et non une collection d'articles) primé et remarqué. En 2008, elle s'est penchée, dans La Société post-mortelle (Seuil), sur un changement de perspective induit par l'espoir du progrès scientifique sans fin.

Dans Nanotechnologie et société, ce qui l'intéresse et l'inquiète, ce sont les discours et les projets gouvernementaux — notamment militaires — que l'ambition nano a suscités depuis une décennie. Les pays rivalisent de plans d'action et de nouveaux programmes pour franchir les premiers cette nouvelle frontière. Au-delà de celle-ci, on pourrait bien, ont certifié des chercheurs, aboutir à... l'immortalité!

Céline Lafontaine parle des «créations politiques» comme la «Grande initiative américaine sur les nanotech» (nano.gov/), mise sur pied en 2001. La même année, le gouvernement créait NanoQuébec, que Lafontaine qualifie de «bébitte institutionnelle assez étrange».

Au fond, presque tous les chercheurs scientifiques désirent arborer le préfixe «nano», aujourd'hui. Les pays émergents, au premier chef la Chine, se sont lancés à fond dans cette quête de l'infiniment petit. «J'ai beaucoup plus de craintes pour ce qui se fait dans les labos en Chine que ce qui se fait au Québec», opine-t-elle, lors d'un entretien, vendredi, en marge du colloque «Entre la conscience et l'inconscience, l'impact des nouvelles technologies sur le sens de l'humain», à l'Université Laval. Un scientifique venait d'y affirmer que les Chinois étaient «chanceux», eux: là-bas, les grands «chercheurs deviennent technocrates et accordent ensuite des financements massifs».

«NanoHollywood»

Le grand problème avec les nanotechnologies, c'est «la redéfinition des rapports entre science et technique», insiste-t-elle. La frontière entre science et science-fiction est quasiment abolie. Comme ce fut le cas dans le domaine du génie génétique et des thérapies géniques, les chercheurs se sentent poussés à faire des promesses mirobolantes. «On devient prisonnier de cette bulle en tant que scientifique», explique l'un d'eux.

Le discours scientifique, «souvent à la limite de la malhonnêteté», devient alors essentiellement «promotionnel». Il se «futurise» à un point tel que des chercheurs n'hésitent pas à qualifier ces stratégies de «NanoHollywood». L'un d'eux précise la technique pour obtenir une subvention: «Écrire une demande de subvention, c'est écrire une belle histoire. Il faut qu'elle soit assez nouvelle, mais pas trop, pour ne pas te faire passer pour un fou. Assez vieille, mais pas trop, pour ne pas te faire dire que c'est déjà fait. Et, finalement, assez bonne pour que les gens qui la lisent aient envie, à chaque phrase, de lire la suivante. C'est loin d'être évident.»

Oubliez la recherche fondamentale ou contemplative! Le chercheur doit «trouver» rapidement et ses découvertes doivent être applicables et commercialisables sans délai. On est ici dans «la course aux brevets» et «l'obligation de l'innovation rapide», pression dont l'écrasante majorité des 20 chercheurs interrogés par Céline Lafontaine se sont plaints.

NanoChaussettes

Or, alors que des milliards ont été investis dans les nanotechnologies, à quoi ont-elles abouti? On a beaucoup parlé d'une peinture indestructible pour voiture et des crèmes solaires devenues translucides grâce aux nanotechnologies. Un chercheur de l'Université de Sherbrooke déclarait en mai 2009, au journal La Tribune, qu'actuellement, «les plus grandes consommatrices des nanotechnologies sont les femmes», par le truchement des cosmétiques.

«Récemment, en France, il y a eu un débat autour de nano-chaussettes antisudorifiques», ricane Céline Lafontaine, qui habite à Nantes, le temps d'une année sabbatique. Plusieurs s'inquiètent de ces «nanoparticules», si petites et aux effets environnementaux encore indéterminés. En 2006 d'ailleurs, la Commission de l'éthique de la science et de la technologie du Québec demandait au gouvernement, «guidé par le principe de précaution», de se préoccuper «de toutes les phases du cycle de vie d'un produit issu des nanotechnologies ou comportant des éléments nanométriques».

Peintures, crèmes solaires, chaussettes antisudorifiques... «On n'est pas dans des grandes innovations scientifiques», fait remarquer Céline Lafontaine. Et on est loin des grandes promesses. «L'éléphant va accoucher d'une souris», prédit-elle, car lorsqu'on «promet l'immortalité, il ne peut y avoir que déception».

Les nanotechnologies sont dans une logique de «production et d'innovation économiques». Propulsées par les fonds publics, «tout se fait au profit du privé», insiste-t-elle. «C'est vraiment le modèle des technosciences au service du capitalisme. Au fond, les nanotechnologies menacent la science elle-même.»
 
2 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 12 avril 2010 08 h 03

    Entrer dans son nombril

    Longtemps, le futur se rêvait dans les grands espaces: voyages, découvertes de nouveaux continents, découvertes spatiales. La découverte qu'il y a de l'espace en bas fait maintenant rêver à des nano-voyages qui s'accordent bien à une époque individualiste et névrosée. Et des recherches coûteuses, parasites des fonds publics et qui accouchent d'une souris... vraiment dans l'air du temps!

  • Serge Beauchemin - Inscrit 12 avril 2010 21 h 18

    Entrer dans ses neurones.

    Je ne vois pas quel mal il y a à rechercher l'innovation, fut-elle dans l'infiniment petit!
    Les dossiers sur les nanotechnologies sont remarquables.
    voir: http://www.futura-sciences.com/fr/doc/t/technologi