La recherche publique contrôlée par l'industrie?

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Photo: Agence Reuters Recherche

Les critiques fusent depuis qu'un vice-président de Pfizer a été nommé au conseil d'administration des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). La recherche publique en santé au Canada serait-elle en voie d'être contrôlée par l'industrie? Pour plusieurs, cette nomination a du moins toutes les apparences d'un conflit d'intérêts.

La porte-parole du NPD en matière de santé, Judy Wasylycia-Leis, a déposé une motion au comité permanent de la santé de la Chambre des communes dans laquelle elle exhorte la ministre de la Santé de renverser la nomination du Dr Bernard Prigent, vice-président et directeur médical de Pfizer Canada, au conseil d'administration des IRSC, compte tenu du fait que «cette nomination risque de permettre à des intérêts commerciaux d'influencer directement les choix d'investissements de la recherche publique en santé au Canada».

Le conseil d'administration des IRSC — principal organisme de financement de la recherche en santé au Canada — est composé de 20 Canadiens représentant divers milieux et disciplines qui sont nommés par décret par le cabinet fédéral pour des mandats renouvelables de trois ans. À titre de membre du conseil des IRSC, «le Dr Prigent ne décidera pas des chercheurs et des projets à financer. Ces décisions sont la responsabilité du conseil scientifique, qui se fonde sur l'avis de comités d'examen par les pairs individuels», nous a précisé par courriel le responsable des communications des IRSC, David Coulombe, au nom du président, le Dr Alain Beaudet, qui n'a pas eu le temps de nous rappeler.

«Bien que le conseil n'intervienne pas dans le choix des projets individuels qui recevront un financement, il définit néanmoins les orientations stratégiques, les buts et les politiques, et il approuve le budget. Ce n'est donc pas un lieu pour un représentant d'une compagnie pharmaceutique à but lucratif dont les priorités ne sont pas toujours compatibles avec celles des IRSC, qui ont des intérêts de santé publique», rétorque le Dr Joel Lexchin, qui enseigne les politiques de santé à l'Université York de Toronto. Pour le Dr Lexchin, cette nomination reflète clairement les priorités du gouvernement conservateur en matière de financement de la recherche en santé. À ses yeux, un tel partenariat avec l'industrie «risque d'orienter davantage les politiques des IRSC vers le financement de projets qui se solderont par la mise au point de produits commerciaux, tels que des médicaments, des tests permettant de diagnostiquer des maladies et des dispositifs médicaux». «De tels projets sont très pertinents, mais il y a de nombreux autres projets qui le sont aussi, mais qui n'aboutissent pas à des produits commerciaux, comme ceux portant sur la prévention et qui visent, par exemple, à démontrer que l'exercice physique peut aider à traiter la dépression», déclare-t-il.

Le Dr Lexchin croit aussi qu'il s'agit d'un très mauvais moment pour les IRSC d'inviter un géant de l'industrie pharmaceutique à venir l'aider à planifier ses orientations stratégiques alors qu'on vient de confier aux IRSC la direction du nouveau Réseau sur l'innocuité et l'efficacité des médicaments, qui a le mandat de mener des recherches visant à accroître nos connaissances sur l'innocuité et l'efficacité des médicaments qui sont sur le marché. «Compte tenu du fait que les compagnies pharmaceutiques ont caché des informations sur l'innocuité et l'efficacité de leurs produits par le passé, ce nouveau réseau pourrait bien ne pas être aussi efficace qu'il le devrait si un membre de l'industrie vient influencer certaines de ses priorités», souligne-t-il.

Pour Bill Jeffery, coordonnateur national du Centre pour la science dans l'intérêt public, «nommer le dirigeant d'une compagnie du secteur privé à un comité qui a le mandat d'orienter une recherche qui peut affecter la rentabilité de sa compagnie est clairement un énorme conflit d'intérêts.»

Bien qu'il s'agit d'une première d'accepter un membre de l'industrie au sein du conseil d'administration des IRSC, le Fonds de recherche en santé du Québec (FRSQ), l'organisme subventionnaire québécois, le faisait déjà depuis un bon moment, fait remarquer le Dr Rémi Quirion, qui a dirigé jusqu'à récemment l'un des 13 instituts des IRSC. Le Dr Lexchin rétorque pour sa part que les grandes revues médicales et les National Institutes of Health (NIH) aux États-Unis ont, quant à eux, fait ces dernières années de gros efforts pour accroître leur indépendance vis-à-vis de l'industrie pharmaceutique, et il se demande pourquoi le Canada prend un virage dans la direction opposée.

Selon le Dr Quirion, le Dr Prigent «n'est pas là avec son chapeau Pfizer, mais avec le chapeau d'une personne qui sait comment on peut traduire des découvertes effectuées en milieu académique en développement de médicaments». «On dit que le Canada est peu performant par rapport aux États-Unis, à l'Allemagne, à l'Angleterre et au Japon quant au nombre de brevets déposés dans les universités et au nombre de brevets qui aboutissent ensuite en produits commerciaux», fait-il remarquer. À son avis, il est préférable d'avoir autour de la table une personne qui connaît bien ce bout de la chaîne et qui fera des recommandations pour améliorer cette mauvaise performance. «Comme tous les autres membres du conseil, le Dr Prigent représente un profil de connaissances parmi d'autres», dit-il.

Pour le spécialiste en éthique appliquée de l'Université de Sherbrooke, Georges-Auguste Legault, il s'agit plus d'une «apparence de conflit d'intérêts, car nous sommes habitués à séparer le rôle du public de celui du privé. Or, aujourd'hui, nous pensons plutôt que tous les acteurs doivent être présents à la même table et travailler davantage ensemble pour arriver à plus d'efficience».

Selon le président de l'Association francophone pour le savoir (Acfas), Pierre Noreau, il est important que le monde de la recherche et celui de l'industrie établissent davantage de liens entre eux, «mais il faut trouver une modalité qui ne mette pas en danger l'intégrité de la recherche universitaire», précise-t-il. «Nous sommes pour une meilleure jonction entre le milieu de la recherche et celui de la pratique. Il est important qu'il y ait une plus grande sensibilité des besoins de l'industrie de la part du milieu scientifique. Il s'agit d'une attente raisonnable du public, qui paie pour les recherches qui sont menées. D'un autre côté, il faut trouver les bons véhicules pour assurer cette jonction», affirme ce professeur au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal. La nomination d'un dirigeant de l'industrie au sein du conseil d'administration des IRSC ne lui apparaît pas un bon moyen, car «par glissements successifs, on ne verra plus le problème que cela pose d'en intégrer plusieurs, puis de les faire siéger aux comités qui évaluent la valeur scientifique des projets. Le conseil devrait plutôt trouver des passerelles qui lui permettraient d'être informé des besoins de l'industrie et qui constitueront des zones tampons.»
5 commentaires
  • Claude Kamps - Inscrit 19 novembre 2009 09 h 35

    C'est qui qui finance?

    Dites moi qui finance et je vous direz qui est maitre.

    Si nos finances publiques ne finances plus, les lobbyistes trouveront les fonds tout comme une mafia des pharmaceutiques...

    Il est pas étonnant que la facture des médicaments augmente de 20% à chaque année...

  • Serge Bernier - Inscrit 19 novembre 2009 11 h 48

    Les communications publiques-privées

    C'est une excellente chose que des représentants du secteur privé participatent aux conseils de tels organsmes. La majeure partie des biens et services nous sont fournis par des entreprises priviées et les instituts de recerche doivent compter des représentants de ces entreprises dans leurs rangs pour bien comprendre cet univers. Vouloir séparer le public et le privé avec des cloisons étanches n'est pas une bonne façon de faire. L'artice cite d'ailleurs plusieurs experts qui croient que c'est une bonne chose qu'un représentant du privé participe à ce conseil d'administration. Il ne contrôle pas; c'est un point de vue parmi d'autres.

  • Tickon - Inscrit 19 novembre 2009 12 h 50

    Plus de pillules magiques!

    Je suis bien d’accord avec Dr Lexchin. Il me semble qu'il y a tellement peu d'emphase mises sur la prévention, ou même sur la simple compréhension fondamentale des problèmes de santé. Au lieu de se demandé pourquoi on est malade, on veut simplement savoir comment s'en guérir, au grand plaisir des compagnies pharmaceutiques...

    Un système de santé en santé devrait s’attaqué à la source des problèmes et non seulement qu’à leurs symptômes. Il s’agit donc selon moi d’un pas dans la mauvaise direction.

  • Maria-Helena Dubé - Inscrite 19 novembre 2009 13 h 57

    Pour l'indépendance de la recherche publique

    Nous avons besoin d'organismes indépendants des entreprises privées qui puissent porter un regard critique sur les prétentions de ces entreprises. On a vu dans le passé des entreprises pharmaceutiques mettent en marché des médicaments qui se sont avérés dangereux pour certains groupes de malades. Pour le bien de tous, y compris pour les entreprises, il importe que des recherches indépendantes, critiques et rigoureuses soient menées à bien. ne serait-ce que assurer la crédibilité des uns et des autres. À long terme tout le monde sera gagnant.

    Cependant les entreprises sont réticentes à cette critique rigoureuse. On le constate. Néanmoins pour le bien de la population en général il importe que cette critique se fasse. Et quoi de mieux pour ce faire que des projets de recherche indépendants de ceux réalisés par les entreprises.

    Il ne faut pas pousser l'angélisme jusqu'à croire qu'un individu, payé par une entreprise, puisse faire abstraction des préoccupations de celle-ci, et puisse en toute impartialité, porter un jugement critique et public sur les activité de celle-ci. C'est une réalité et il serait imprudent de l'ignorer.

    Benoit Dubé
    Chercheur à la retraite

  • Jacques Morissette - Abonné 19 novembre 2009 17 h 32

    Notre société est comme un territoire occupé par des grands pans du capitalisme

    Je n'ai rien contre le capitalisme. Mais j'en ai cependant contre ses abus. Ceux qui pensent que c'est le capitalisme qui nous permet de vivre dans le confort, je dirai que c'est à la condition que nous allions dans le même sens que lui. Bien que je vais moi-même dans le même sens que lui, je le suis mais en prenant la distance qu'il faut pour ne pas y laisser ma peau d'être humain. Le monde du travail est un monde sans pitié comme j'ai pu le constater dans un documentaire à ce sujet. Le monde de la recherche est un monde qui dépend beaucoup du secteur privé. Et, en bref, la recherche est plus un monde qui dépend de la rentabilité que de l'amélioration de notre société.

    JM