Un entretien avec Anny Cazenave - Variations climatiques extrêmes prévues

À la tête d'une équipe toulousaine, celle de Géodésie, océanographie et hydrologie spatiales (GOHS), l'astronome et géophysicienne française Anny Cazenave a fait de notre système Terre son terrain de jeu. Cette spécialiste, notamment reconnue pour son expertise en géodésie spatiale, s'est longtemps intéressée à l'étude de la croûte terrestre. Désormais c'est plutôt sa voisine, la mer, qui la fascine. Saisies du haut du cosmos, ses observations tracent les bases d'une mini-révolution dans le monde de l'océanographie et de l'hydrologie. Portrait d'une spécialisation en pleine effervescence.

Rattachée au Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales (LEGOS), dont Anny Cazenave est également la directrice-adjointe, l'équipe de GOHS a fait de l'altimétrie spatiale l'une de ses spécialités. Développée à la fin des années 1970, cette technologie a d'abord donné de brillants résultats dans l'étude du géoïde marin. Il faudra cependant attendre le début des années 1990, avec notamment le lancement du satellite franco-américain Topex/Poseidon, en 1993, pour en voir les premières applications océanographiques avec la mesure absolue de la hauteur instantanée de la mer. «En France, comme à l'échelle mondiale, c'est vraiment un sujet qui démarre. C'est très excitant parce qu'il y a encore tant à faire», confie Anny Cazenave depuis son bureau de Toulouse.

À dix ans, le projet de son équipe de mesurer l'élévation de l'ensemble des océans est en effet encore très jeune. Il n'en a pas moins déjà engendré d'intéressantes pistes d'observation. «Ce que nous avons découvert, et qui est très intéressant, c'est que le niveau de la mer ne monte pas du tout de manière uniforme, confie Mme Cazenave. Il y a des régions où il monte davantage qu'à d'autres.» En effet, si tout le Pacifique de l'Ouest, la région au nord de l'Australie, les environs de l'Asie du Sud-est ou même l'Atlantique-Nord ont vu le niveau de leur mer monter, c'est tout le contraire qui s'est produit sur la côte ouest de l'Amérique du Nord. Globalement, cependant, la tendance est bel et bien à la hausse, ont confirmé les chercheurs de l'équipe GOHS. Une élévation qu'ils estiment, très précisément, à environ 2,5 mm par année.

Cette précision des mesures collectées depuis dix ans grâce à l'altimétrie spatiale a également donné un sérieux coup de pouce aux océanographes. «La qualité des mesures est telle avec les satellites qu'on peut mesurer le niveau de la mer avec une précision meilleure que quelques millimètres par an, ce qui est assez remarquable», confirme Anny Cazenave. En effet, la marégraphie a longtemps été la seule technique permettant d'observer directement les variations actuelles du niveau de la mer. Mais la marégraphie ne permet de mesurer que la variation relative de la mer et ses mesures in situ se restreignent encore aux bordures continentales et aux îles.

De la mer à la climatologie

En plus de la couverture complète du domaine océanique, l'observation par satellite a aussi permis pour la première fois de cartographier les variations régionales du niveau de la mer. Un savoir qui trouve de multiples applications, notamment en hydrologie. «Avec ces mêmes satellites, on mesure aussi le niveau des eaux continentales, particulièrement sur les grands fleuves de la planète», explique la chercheure. «Depuis près d'un an, on a d'ailleurs de nouveaux satellites en orbite, dotés de nouvelles technologies qui permettent aussi de mesurer les stocks d'eau, y compris les eaux souterraines.» Des données qui sont d'autant plus précieuses que tout ce qu'on appelle la branche occidentale du cycle de l'eau, c'est-à-dire toute la partie des eaux continentales, reste encore largement méconnue.

L'étude des niveaux des eaux de surface et souterraines ouvre également la voie à une meilleure compréhension de la variabilité climatique, le violon d'Ingres d'Anny Cazenave. En effet, le niveau de l'océan est largement tributaire de son réchauffement. «Les changements climatiques, c'est la principale cause de l'élévation du niveau de la mer, corrobore Mme Cazenave. Si on comprend mieux les variations du climat, on comprendra mieux ses conséquences. Et il y a toutes les perspectives économiques, ne serait-ce qu'au niveau de la gestion des ressources.»

Cette meilleure compréhension du cycle de l'eau, si elle a peu de répercussions à l'échelle de la planète, s'avère très précieuse pour les communautés régionales, particulièrement en ce qui a trait à leurs réserves d'eau douce. «L'élévation du niveau de la mer a peu d'influence sur l'ensemble des réserves d'eau douce de la planète, sauf bien sûr dans la région des deltas des grands fleuves», explique Anny Cazenave. Fragilisées, ces régions extrêmement plates, comme le Bangladesh par exemple, pourraient voir leurs réserves d'eau douce souterraines menacées par la mer. «La salinisation dans les régions basses, on commence déjà à en voir», atteste d'ailleurs la chercheure.

Faire converger les savoirs

Les effets du réchauffement climatique sur l'élévation du niveau de la mer, comme l'équipe GOHS l'a observé, se notent également dans d'autres domaines, que ce soit par la migration de certaines espèces vers les pôles nord et sud ou l'extension de certaines maladies comme le paludisme. «Il y a effectivement plusieurs conséquences inquiétantes aux changements climatiques, que ce soit la fonte de la banquise, la pollution, l'érosion du sol, l'élévation du niveau de la mer ou la météo, avec plus de précipitations dans des régions et moins dans d'autres», énumère Anny Cazenave. Cette météo devrait d'ailleurs nous en faire voir de toutes les couleurs dans les années à venir. «Les modèles prédisent davantage de ce qu'on appelle des événements extrêmes, c'est-à-dire des précipitations extrêmes avec des inondations ou de violentes tempêtes», ajoute la chercheure.

Véritable baromètre climatique, l'étude de l'élévation de la mer s'avère donc un élément essentiel à notre compréhension du réchauffement climatique. D'où l'importance de continuer à prendre des mesures pendant les 10, 20, voire les 30 prochaines années, question de mieux se projeter dans l'avenir. «Au niveau de la mer, les changements se verront au terme de plusieurs décennies. Si les tendances des modèles se maintiennent, le niveau de la mer devrait d'ailleurs continuer à monter, explique la responsable de l'équipe GOHS. Par contre, il y a beaucoup de désaccords d'un modèle à un autre pour quantifier le phénomène et préciser les changements à l'échelle régionale.»

Les chercheurs devraient cependant être en mesure d'apporter des précisions à toutes ces questions assez rapidement. «C'est un domaine qui évolue très vite, explique Anny Cazenave. Le temps, c'est un peu notre bête noire. On aimerait bien disposer de 20 à 30 ans de données satellites pour avancer plus vite.» En attendant, c'est plutôt du côté des hydrologues, océanographes et biologistes que la chercheure compte orienter ses énergies. «J'ai toujours été convaincue que la pluridisciplinarité, ou l'interdisciplinarité, comme vous le voulez, est extrêmement porteuse, du moins dans mon domaine, les sciences de la terre», confie-t-elle. Un défi prometteur, mais assurément audacieux, sachant combien il est difficile, surtout en Europe, de faire communiquer des communautés qui n'ont pas l'habitude d'observer les mêmes échelles.

Anny Cazenave donnera une conférence publique à Rimouski, le mardi 20 mai, à 19h30, à la salle Mohammed-El-Sabh de l'ISMER, dans le cadre du Congrès de l'Acfas. L'entrée est libre.