La génération C contre les dinosaures

Les jeunes de la «génération C» baignent dans l’univers d’Internet.
Photo: Agence France-Presse (photo) Mychèle Daniau Les jeunes de la «génération C» baignent dans l’univers d’Internet.

Le milieu de l'enseignement et le secteur privé se demandent comment s'adapter à la génération des 12-24 ans, dite «génération C», qui a grandi avec le Web et qui a développé sa propre culture des communications. Un colloque se penche sur la question à Québec.

Québec — Pour la chercheuse américaine Danah Boyd, les enseignants d'aujourd'hui qui ne se servent pas du Web pour communiquer avec leurs élèves passent à côté d'une belle occasion.

«Les professeurs doivent investir cet espace», a plaidé cette éminence grise de la Toile, qui est chercheuse au Microsoft Research New England et membre du Berkman Center for Internet and Society de la Harvard Law School.

Mme Boyd présentait hier la conférence inaugurale du colloque du Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO) sur la génération C des 12-24 ans, événement qui se termine aujourd'hui au Centre des congrès de Québec.

Dans un exposé intitulé «La culture jeune», elle a fait valoir que le Web était pour les professeurs l'occasion d'un contact privilégié avec des jeunes qui ont besoin d'entretenir des «rapports informels» avec les adultes. Selon elle, cela est perçu à tort comme «un jeu dangereux», à condition qu'on respecte un certain nombre de règles. Ainsi, elle conseille aux enseignants qui se lancent dans l'aventure de se créer sur Facebook, MySpace ou ailleurs un profil distinct de celui qu'ils utilisent avec leur réseau social personnel.

Sur cette plateforme, ils peuvent contribuer à une dimension cruciale de l'apprentissage, car souligne-t-elle, les jeunes baignent dans l'univers d'Internet «sans savoir quoi en penser ou réfléchir à ce que cela veut dire». Dans ce contexte, les élèves «ont besoin de conseils plus que jamais. [...] Ils n'ont pas l'esprit critique que vous avez, c'est une occasion d'enseignement incroyable.»

Dans une salle bondée, elle a donné l'exemple d'un professeur — Mister C — qui enseigne dans un milieu défavorisé de Los Angeles et qui a entretenu des échanges intéressants avec ses élèves sur MySpace. À une élève qui lui demandait à quoi pouvaient bien servir le calcul et les mathématiques, il répondait en substance: «Parce qu'il faut que tu apprennes à apprendre [...]. C'est ce à quoi nous, adultes, consacrons la majorité de notre temps.»

D'emblée, a poursuivi Mme Boyd, le Web constitue un lieu de «grande transparence» où sont exposés des phénomènes que souvent «on ne veut pas voir», comme l'intimidation de jeunes par d'autres (phénomène souvent décrit par le terme anglais «bullying»).

Cette chercheuse, qui anime aussi le site Web zephoria.org s'inscrit aussi en faux contre ceux qui «diabolisent» l'encyclopédie Web Wikipédia, un outil «incroyable» qui permet de décortiquer l'information et comprendre d'où elle vient et comment elle se construit.

La chercheuse ridiculise en outre la tendance qu'ont certains employeurs à bloquer l'accès à certains sites comme Facebook sur les lieux de travail. Elle est même d'avis que les entreprises qui se ferment à de tels phénomènes sont carrément condamnées à mourir.

Le slogan du colloque en dit long sur l'inquiétude de certains milieux en ce qui concerne l'arrivée à maturité de la génération Internet: «Êtes-vous prêts? Les 12-24 ans: moteurs de transformation des organisations». Environ 400 personnes participent à cet événement organisé par le CEFRIO. La génération ciblée a été affublée de la lettre C parce qu'après les X et les Y, «on approchait de la fin de l'alphabet», a expliqué le professeur de HEC Laurent Simon avec humour, mais aussi parce que ses membres «ont grandi avec les micro-ordinateurs et Internet et qu'ils s'en servent pour communiquer, collaborer et créer comme jamais auparavant», ont soutenu les chercheurs Philippe Aubé et Réjean Roy.

Intérêt marqué pour la possibilité de voter en ligne

Ces derniers ont présenté hier les premiers résultats d'une vaste étude sur les rapports qu'entretiennent ces jeunes avec les nouvelles technologies et comment cela modifie leurs études, leurs comportements en tant que consommateurs, leurs ambitions et leur participation à la vie en société.

Menée auprès de 2020 jeunes Québécois entre novembre 2008 et février 2009, l'enquête montre notamment que les 18-24 ans consacrent en moyenne 22 heures par semaine à Internet, contre 16 heures chez les 12-17 ans. Elle révèle en outre certaines différences entre filles et garçons. Ainsi, les filles sont plus nombreuses à mettre en ligne des photos, échanger des notes de cours, clavarder et commenter les blogues des autres, alors que les gars sont plus nombreux à animer leur propre blogue, faire des achats en ligne, écrire sur Wikipédia et jouer à des jeux.

Sur le plan politique, on apprend que 72 % des jeunes qui ne votent pas «chaque fois qu'ils le peuvent» le feraient si c'était possible en ligne. Dans le domaine de l'éducation, seulement 35 % des sondés pensent que la «plupart des profs disposent des connaissances adéquates pour les accompagner dans leur apprentissage des nouvelles technologies», alors que 46 % estiment que «seulement quelques-uns le peuvent».

Côté travail, les participants ont été étonnés d'apprendre que 37 % des jeunes sont attirés par des carrières dans le secteur public avec des pourcentages plus élevés chez les filles, les francophones, dans l'est du Québec et chez les jeunes dont la consommation d'Internet est moins élevée. À l'inverse, le secteur privé est favorisé par 26 % des jeunes, avec des réponses plus nombreuses chez les garçons, dans la région de Montréal, en milieu anglophone et auprès des plus grands utilisateurs d'Internet.

Autre fait intéressant, cette enquête, dont certains résultats n'ont pas été rendus publics, révèle que les jeunes internautes du Québec sont davantage actifs comme réseauteurs et spectateurs que leurs cousins français, qui affichent un intérêt plus marqué pour la création et la critique.

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