On a marché sur la Lune

Buzz Aldrin photographié par Neil Armstrong avec une caméra 70mm
Photo: Archives NASA Buzz Aldrin photographié par Neil Armstrong avec une caméra 70mm

Il y a 40 ans, l'homme se posait sur la Lune. Notre journaliste, gamin dans les années 1960, raconte cet événement extraordinaire et décrit le monde dans lequel il s'est produit.

Le 20 juillet 1969 en soirée, une petite brise agitait les grands pins du camping de Truro, à Cape Cod. Ce soir-là, avec 30 ou 40 personnes qui avaient rassemblé des tables à pique-nique autour d’un petit téléviseur, j’ai vu l’homme marcher sur la Lune.

Les images étaient tremblotantes, irréelles. Une image de télévision « aussi merveilleusement abstraite que les branches d’un arbre », ou qu’un tableau « représentant des poutres noires sur fond blanc », a écrit Norman Mailer dans Bivouac sur la Lune, son célèbre reportage de 500 pages sur ces journées folles.

Pour l’adolescent de 13 ans que j’étais, en vacances avec ses parents, c’était la porte ouverte sur tous les possibles.

Ce soir-là, dans l’odeur des pins, on n’avait qu’à lever la tête pour apercevoir dans le ciel cette Lune sur laquelle des hommes très sérieux gambadaient comme des enfants. Pour la première fois, une grande partie de la population mondiale vivait l’Histoire en direct, en temps réel.

Photo: NASA Le couronnement du succès de la fusée «Saturn V» est survenu lors du lancement des astronautes d'Apollo 11, Neil Armstrong, Edwin «Buzz» Aldrin et Michael Collins, sur la Lune en juillet 1969. Sur cette photo, l'astronaute Edwin Aldrin fait son premier pas sur la surface de la lune.

Pour un enfant des années 60, la conquête spatiale était « la » grande affaire. Est-ce à cause de la fusée rouge à carreaux de Tintin dans On a marché sur la Lune, qui nous avait tant fait rêver ? En tout cas, la perspective d’explorer l’espace représentait un potentiel fantasmatique fabuleux. On avait suivi pendant des années le développement du programme spatial américain. Les vieilles capsules Mercury d’abord, des pétards qui ne servaient qu’à lancer un homme dans les airs et à le ramener en parachute.

La vraie affaire avait commencé avec le programme Gemini en 1964, qui avait précédé le programme Apollo. Gemini, c’était la première capsule pilotable pour deux hommes, lesquels multipliaient les prouesses : s’habituer à l’apesanteur, sortir dans l’espace, apprendre à accoupler des vaisseaux.

Un formidable effort collectif

Il est impossible de comprendre aujourd’hui cette frénésie et ce formidable effort collectif sans tenir compte des enjeux idéologiques. Les Américains devaient prouver leur supériorité face aux Soviétiques engagés dans le même programme, lesquels avaient multiplié les premières au tournant des années 60.

Pour le jeune Québécois des années 60, les Soviétiques étaient vaguement menaçants, des communistes dont on ignorait tout, sinon qu’ils nous faisaient frémir en envoyant régulièrement des sondes automatiques sur la Lune.

Le président Kennedy, lui, avait promis en 1961 d’envoyer un homme sur la Lune avant 1970. « Nous choisissons d’aller sur la Lune non pas parce que c’est facile, mais justement parce que c’est difficile », avait-il lancé, dans un prodigieux appel au dépassement de soi, difficile à imaginer aujourd’hui.

Photo: NASA La première mission habitée vers la Lune, Apollo 11, a été lancée du Centre spatial Kennedy en Floride le 16 juillet 1969 et est retournée sur Terre le 24 juillet 1969. Sur cette photo, on voit l'astronaute Edwin Aldrin près d'une jambe du module lunaire.

La conquête spatiale était idéologique, mais elle allait également de pair avec les changements qui se produisaient dans la société.

Lors de l’Expo 67 à Montréal, dans le pavillon américain, nous pouvions admirer de vraies capsules. Dans un autre pavillon, nous avions conversé à l’aide de téléphones vidéo futuristes et assisté à la projection à 360 degrés d’un film sensationnel. La technologie était dans une marche triomphante que rien n’arrêterait.

L’année suivante, le film 2001 : l’Odyssée de l’espace montrait la première représentation réaliste de ce que pouvait être la vie sur la Lune et transformait les espaces infinis en une épopée mythique. Bref, tout l’environnement technologique et culturel laissait croire que marcher sur la Lune, c’était possible, même si cela semblait fou.

La Terre : si bleue, si fragile

Une tragédie survenue au début de l’année 1967 avait toutefois jeté une douche froide. Les trois astronautes d’Apollo 1 étaient morts brûlés dans leur capsule lors d’une répétition au sol. Ça n’allait pas être aussi facile qu’on le croyait.

Et puis, en 1968, même un gamin prépubère ne pouvait ignorer les échos dramatiques du monde réel. Émeutes dans les ghettos noirs aux États-Unis, violentes manifestations étudiantes, Mai 68, les assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy... Ça flambait de partout et la conquête de la Lune avait du plomb dans l’aile.

Puis vint Apollo 8, à Noël 1968. Un vol risqué, la NASA ayant admis par la suite qu’elle avait brûlé les étapes avec cette mission. Les premiers hommes à quitter l’orbite terrestre. Les premiers à se rendre aussi loin, à atteindre la Lune, à tourner autour.

Photo: NASA Cette photo, prise le 16 juillet 1969 du vaisseau spatial «Apollo 11», montre la Terre s'élevant au-dessus de l'horizon de la Lune.

Une mission parfaite. Et tout à coup cette image, fabuleuse, une des plus célèbres du siècle, le « lever de terre » photographié par les astronautes. La Terre, pour la première fois vue de si loin, vue de la surface lunaire. Si bleue, si fragile. Pour plusieurs, cette photo marque le début grand public de la conscience écologique. Les images des vols Apollo commençaient à alimenter la réflexion des philosophes... et des hippies qui pensaient le monde autrement.

Deux héros et un homme seul

Encore fallait-il s’y poser, sur cette satanée Lune. Nous scrutions le visage des astronautes d’Apollo 11 pour tenter de comprendre comment ils allaient s’y prendre. Qui étaient ces trois hommes ? Qu’avaient-ils de si différent de nos pères, de nos oncles, de nos voisins ? Quelles qualités surhumaines possédaient-ils ?

Ils avaient l’air tellement ordinaires. Neil Armstrong, calme, lisse, qui refusait de laisser paraître ses émotions, tellement efficace. Aux journalistes qui lui demandaient ce qu’il aimerait apporter avec lui sur la Lune, il répondit : « Si j’avais le choix, j’apporterais plus de carburant. » On cherchait la poésie. On obtenait plutôt la réponse d’un grand professionnel qui sait que sa vie dépend d’un litre d’essence.

Buzz Aldrin, son coéquipier massif qu’on imaginait gentil entraîneur de football du quartier, était plus démonstratif. En posant le pied sur la Lune quelques minutes après Armstrong, il s’était exclamé : « Quelle splendide désolation ! » Il cachait des fêlures : au cours des années suivantes, il a sombré dans la dépression et l’alcoolisme.

Photo: NASA 20 juillet 1969. L'astronaute Edwin E. Aldrin Jr., pilote du module lunaire de la première mission d'atterrissage lunaire, pose pour une photo à côté du drapeau déployé des États-Unis, au cours d'une activité extravéhiculaire d'Apollo 11 sur la surface lunaire.

Puis Michael Collins, le mystérieux troisième homme, resté en orbite lunaire pour attendre ses compagnons, qui n’a jamais laissé voir à quel point il a dû, ce jour-là, se sentir l’homme le plus seul au monde, ayant été l’un des rares à ne pas pouvoir suivre la marche sur la Lune à la télé, tournant en solitaire dans le vide intersidéral pendant que les deux autres se couvraient de gloire.

Deux heures trente qui changent le monde

Le 20 juillet en fin de soirée, ils ont finalement posé le pied sur la Lune. Armstrong a descendu l’échelle. Testé de son pied la surface. Prononcé une phrase historique que tout le monde a mal entendue. « C’est un petit pas pour l’homme, mais c’est un bond de géant pour l’humanité. » Aldrin a suivi, sautant comme un petit kangourou. Ils ont planté un drapeau, se sont promené quelques mètres, ont recueilli des cailloux. Nous étions bouche bée, dans l’incapacité réelle de bien saisir ce qui se passait. Ce qui nous dépassait.

C’est un petit pas pour l’homme, mais c’est un bond de géant pour l’humanité

 

Mais nous étions convaincus, comme nous le répétaient tous les journaux en cet été 1969, que le tourisme spatial serait une réalité en 1980 et que les humains débarqueraient sur Mars en l’an 2000.

Et après leur promenade de deux heures et demie, ils sont remontés dans le module lunaire. Ont décollé. Sont revenus sur Terre trois jours plus tard.

Jusqu’en 1972, dix autres hommes ont posé le pied sur la Lune, dans des missions qui étaient dix fois plus intéressantes sur le plan scientifique qu’Apollo 11. Mais la passion s’émoussait. La promesse de Kennedy avait été remplie, l’Amérique avait gagné.

Et déjà on passait à autre chose. Les États-Unis s’embourbaient au Vietnam, les coûts de la guerre étaient écrasants, la NASA annulait des missions par manque de fonds. Survint le Watergate. Puis la crise du pétrole. La famine au Biafra, pendant laquelle on se demanda pourquoi on devrait dépenser des milliards pour aller dans l’espace alors que des gens crevaient de faim sur Terre.

Le gamin de 13 ans commençait à s’intéresser moins aux fusées, et pas mal plus aux filles et au rock. La réalité nous rattrapait tous.

Mais lorsqu’on lève les yeux vers le ciel, il reste toujours quelque chose de ces journées où on a voulu rêver à plus grand que soi.