Quand Facebook fait parler les morts

Victoire pour les fanatiques, coup dur pour les sceptiques qui se sont moqués d'eux depuis toutes ces années. C'est vrai, Elvis Presley n'est pas mort. Il est bien vivant, et il a même 258 amis dans Facebook, le grand réseau de socialisation en ligne fréquenté par plus de 200 millions de personnes dans le monde, soit 26 fois la population du Québec.

Le «King» n'y est d'ailleurs pas seul. Tout comme lui, Marilyn Monroe, René Lévesque, Charles Darwin, Léo Ferré, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Miles Davis, Charles de Gaulle, Joseph Staline viennent de temps en temps échanger en ces lieux. Christophe Colomb aussi. Mais étrangement, malgré sa contribution exceptionnelle à l'avancement de l'humanité, le navigateur explorateur ne s'est fait qu'une vingtaine d'amis. Pour le moment.

Est-ce l'époque qui veut ça? Imaginé par le jeune Mark Zuckerberg en 2004 pour aider les étudiants de Harvard à tisser des liens entre eux, principalement investi depuis deux ans partout sur la planète par des humains bien vivants en quête d'une vie sociale dématérialisée, Facebook chercherait désormais à faire parler les morts.

Comment? En redonnant une deuxième vie, numérique s'entend, à l'intérieur de ce vaste réseau à des milliers de grands disparus. Un phénomène ludique, certes, mais qui, l'air de rien, viendrait aussi un peu flirter avec cette idée d'immortalité que promettent depuis des lunes les environnements virtuels.

«Nous sommes complètement là-dedans», lance Thierry Bardini, professeur au département de communication de l'Université de Montréal, qui s'intéresse entre autres aux «promesses du cyberespace». «La présence de ces morts dans Facebook relève avant tout du divertissement. Mais il y a aussi parfois derrière eux des fans qui ont décidé d'entretenir ainsi la mémoire d'une célébrité, pour garder cette personne vivante et donc la rendre immortelle.»

Galerie de portraits

C'est d'ailleurs ce qui a motivé un adepte du réseau, en juin 2007, à ramener le grand jazzman Miles Davis du bon côté du gazon en le drapant dans les codes binaires de Facebook. «Je voulais garder cette légende en vie d'une certaine manière», résume laconiquement le jeune new-yorkais de 20 ans qui a créé le compte Facebook du père de Kind of Blue, et qui tient à rester derrière sans révéler sa véritable identité aux 326 internautes qui se sont jusqu'à maintenant accrochés à lui.

Une certaine Inger Törnström, de Suède, est du nombre. Le 27 avril dernier, elle adressait d'ailleurs un message à Miles: «Salut mon nouvel ami, comment vas-tu?» Un an plus tôt, ou presque, le 26 mai, c'est un dénommé François Warcollier qui interpellait le génie dans Facebook: «Ce soir, je vais jouer Joyeux anniversaire à la trompette», lance-t-il. Pas de doute, l'homme est un mordu: il connaît la biographie de son idole sur le bout des doigts.

Ailleurs dans cette galerie de portraits de l'au-delà, le disparu célèbre change, mais la tonalité des messages reste souvent la même: «Vous serez toujours le plus grand homme politique du Québec», écrit un certain Jean-Paul à René Lévesque dans un des espaces Facebook consacrés à l'illustre politicien. L'endroit est fréquenté par... «2387 supporters», dont la grande majorité semble bel et bien vivante.

Il y a des fidèles comme Philippe, qui lâche ici un bien senti «À la prochaine fois, René!» ou encore Marie-Soleil qui, tout en exhibant une photo d'elle avec son enfant, résume sa pensée du moment avec une certaine distance: «Vive les passionnés et les personnes authentiques telles que lui!»

Pour la sociologue Madeleine Pastinelli de l'Université Laval, ce retour des morts-vivants qui se joue actuellement dans Facebook était sans doute inscrit dans la génétique de ce vaste réseau, qui propose à ses fidèles finalement plus que l'échange de commentaires en direct sur leur vie. «On y participe aussi et surtout pour se construire une identité», dit-elle. Un jeu de construction qui passe par un ensemble de détails, à commencer par la mise en valeur, sur son compte, du nombre de ses amis et des nombreux visages qui viennent avec.

«Se lier d'amitié avec Elvis Presley, Miles Davis, Jean-Paul Sartre ou Darwin dans ce réseau, c'est une façon de produire une image de soi-même, poursuit l'universitaire. C'est aussi pour faire rire ses amis. Car personne n'est dupe et ne croit qu'il est réellement en relation avec toutes ces personnalités. Si c'était le cas, on serait ici dans la pathologie.»

De Jésus de Nazareth à Sigmund Freud, en passant par Maximilien de Robespierre, aussi présent dans Facebook, l'illusion de la résurrection, si elle fait pour le moment sourire, n'est effectivement pas encore assez forte pour leurrer même les esprits les plus naïfs qui transitent sur cet espace en ligne.

Pour cause. Régulièrement, Christophe Colomb — animé par un jeune Français qui voulait découvrir ce réseau sans dévoiler sa véritable identité, avoue-t-il — interpelle ses amis en leur proposant de remplir un jeu-questionnaire au titre évocateur: «Êtes-vous psychopathe?». Quelques pages plus loin, à gauche, l'ancien président français François Mitterand, décédé il y a 13 ans, affiche sans vergogne son appartenance au groupe d'intérêt baptisé «Si ce groupe atteint 6 milliards de personnes, tout le monde sera dedans» et que Freddie Mercury, la voix de Queen qui s'est éteinte en 1991, ne cache pas son amitié avec Typhon Tournesol, le personnage qu'Hergé a imaginé dans les aventures de Tintin, ainsi qu'avec Charles Baudelaire, le poète.

Une suite logique

Loufoque? Oui. Mais pour le moment, croit Thierry Bardini qui, tout en s'amusant du phénomène, y voit, sans doute, une porte qui s'ouvre sur un autre temps. Un temps où la frontière entre le monde des morts et celui des vivants pourrait bien être technologiquement bouleversée. «Il y a quelques années, la revue américaine Wired a réussi à produire un nouveau corpus de Marshall McLuhan simplement avec un générateur automatique de discours», rappelle-t-il. Une vraie fausse entrevue avec le philosophe sociologue et grand théoricien de la communication, disparu en 1980, avait aussi été produite, «mystifiant ceux qui le connaissaient bien», ajoute-t-il.

«À l'avenir, il n'est donc pas impossible d'imaginer pouvoir interagir dans des univers numériques avec des entités, des avatars de personnes décédées, célèbres ou non, à qui l'on posera nos questions et qui pourront, par un mélange de dispositifs et d'intelligence artificielle, nous répondre», poursuit le chercheur.

Parler médias avec McLuhan, de pizza hawaïenne avec Elvis ou condition humaine avec Malraux, la chose ne serait finalement qu'une suite logique dans l'histoire de l'humanité, estime Bardini. «Depuis toujours, les humains veulent croire que les morts peuvent encore intervenir dans leur existence, dit-il. Les fantômes ont été inventés pour ça. Ce qui est nouveau, par contre, c'est qu'on a désormais en notre possession des dispositifs très efficaces pour prendre en charge cette illusion, la faciliter et la rendre encore plus grande.»

Et visiblement, dans Facebook, quelques individus sont sur la bonne voie pour permettre à tous, dans quelques années, d'en abuser.

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