Tels maîtres, tels maux

Abigaïl se décrit comme une «Montréalaise de 37 ans et demi, célibataire et folle de chats». Elle en possède deux: Solange et Gaspard. Ou n'est-ce pas un peu le contraire? Si on disait plutôt que Solange et Gaspard possèdent Abigaïl, adepte folichonne de la soumission volontaire?

«Je leur ai donné deux prénoms humains et ça veut certainement dire quelque chose», raconte la maîtresse humaine en réclamant l'anonymat pour elle et ses «deux amours», une permission sitôt accordée. «Ils ont même un nom de famille complet. Solange, en fait, c'est Solange Pistache, et quand elle va chez le vétérinaire, on lui rajoute mon nom à moi, comme on le ferait pour un enfant.»

Le vétérinaire, la vieille minoune y semble abonnée. Elle a maintenant dix années bien comptées, et depuis l'âge d'un an la pôvre souffre d'une variante de la maladie de Crohn, avec crises de douleurs abdominales et diarrhées, en plus d'être allergique à la volaille. Il lui faut donc prendre un médicament quotidiennement («écrasé dans une boule mouillée, sur le dessus de la moulée ou caché dans une gélule à saveur de boeuf») et suivre une diète spécialement préparée par la clinique. Gaspard-le-difficile n'aime pas cette mixture sans poulet et a donc droit à ses propres concoctions sur ordonnance.

«J'ai des chats difficiles, avoue Abigaïl, qui a un je-ne-sais-quoi de félin. Solange vomit souvent. Elle panique quand je ne suis pas là. C'est une dépendante affective.»

Les doses et la nourriture lui coûtent environ 1200 $ par année. Quand elle quitte Montréal, elle fait surveiller ses aristochats par une pro qui vient deux fois par jour, à 20 $ la visite. Une fois, Solange a eu besoin d'un traitement de canal et Abigaïl a dit non. La dent gâtée de la chatte gâtée a été arrachée.

«Disons que, tout compris, les frais annuels doivent osciller autour de 2000 $. Ça me semble raisonnable pour une relation qui m'apporte beaucoup. Solange et Gaspard m'offrent une relation fidèle et inconditionnelle.»

Qui m'aime me paye

En moyenne au Québec, l'an dernier, les propriétaires d'animaux domestiques ont dépensé 549 $ pour l'entretien de leurs petites bêtes, soit 829 millions au total, une augmentation de 40 % par rapport à 2000 (589 millions), alors que le nombre total d'animaux domestiques varie peu. En général, les soins vétérinaires représentent le tiers des frais, d'ailleurs de plus en plus couverts par des assurances spéciales.

«Une facture de mille dollars, ce n'est pas rare chez le vétérinaire, dit le docteur François Craig, fondateur de la Clinique de Saint-Louis, située rue Saint-Hubert, à Montréal. C'est cher, mais c'est entièrement privé. Et ce n'est pas assez cher, en fait, parce que les vétérinaires ne gagnent pas si bien leur vie. Un ingénieur ou un prof d'université fait plus qu'un vétérinaire.»

Le salaire moyen d'un médecin vétérinaire débutant tourne autour de 42 000 $ et double ou triple en fin de carrière. La vente des produits dérivés (nourriture, médicaments, etc.) gonfle les revenus des cliniques.

Un propriétaire fortuné peut payer quelques milliers de dollars pour faire transférer son petit chéri au Colorado pour y rencontrer une sommité. La masse se contente d'un budget de quelques dizaines de dollars et demande des miracles. Tous adorent leurs bêtes, qui le leur rendent bien.

«Le chien ou le chat t'aime inconditionnellement, que tu sois riche ou pauvre, beau ou laid, intelligent ou niaiseux, commente le docteur Craig. Et quand tu as 75 ans, que tu es veuve et que tu dois faire euthanasier ton vieux chat, c'est un grand drame. Il faut donc faire attention aux caricatures excessives de petites dames en colliers de rubis qui traînent leur toutou dans un sac Gucci et le nourrissent à la cuillère. Ça n'a rien à voir.»

La Clinique de Saint-Louis offre un service dit de première ligne, fait d'urgences et de routines, de 7h à 21h, du lundi au samedi. Pour obtenir le statut d'hôpital, il lui faudrait être ouverte 24 heures sur 24. N'empêche, telle qu'elle est, la clinique traite chaque année plusieurs milliers de patients poilus.

Des spécialistes gravitent autour de ce noyau central, par exemple pour réaliser et interpréter des échographies cardiaques ou encore pour analyser des échantillons sanguins. «Il y a trente ans, quand j'ai fondé cette clinique, il fallait attendre les résultats pendant une semaine, maintenant j'en fournis en deux heures, explique le Dr Craig. Je peux aussi envoyer des échantillons à Toronto, par avion, dans un laboratoire spécialisé qui me donne le résultat en 24 heures. Les humains sont chanceux quand ils obtiennent une analyse en 24 jours...»

Une vie de chien

Un sondage de l'Académie de médecine vétérinaire a révélé que, en 2007, 78 % des propriétaires de chien s'étaient rendus dans un établissement vétérinaire, que ce soit pour un examen, une chirurgie, l'achat de médicament ou de nourriture. Moins de Québécois âgés de 12 ans ou plus (76 %) avaient consulté un médecin en 2005.

Ce monde se transforme vite et profondément. «Quand j'ai gradué, il y a 30 ans, la médecine féline n'existait pas, raconte le Dr Craig. Un chat, ça se traitait rarement: les gens les remplaçaient comme des jouets. Il n'y avait même pas de manuel spécialisé. On prenait toutes nos connaissances du chien et on les plaquait sur le chat. Ça marchait huit fois sur dix et les chats vivaient quelques années. À la longue, on a appris à connaître la pathologie ou la nutrition propres aux félins. Aujourd'hui, je traite tous les jours des chats de 18 ans en santé.»

Les animaux domestiques peuvent souffrir d'un grand nombre de maux, du cancer aux puces. Depuis quelques décennies, ils ont aussi tendance à imiter leur plus fidèle compagnon, l'humain, en souffrant de plus en plus d'obésité, de dépression, de diabète et de problèmes liés au vieillissement comme l'arthrite.

«Les animaux ressemblent à leur maître, et une médecine vétérinaire gériatrique se développe par la force des choses», dit le Dr Joël Bergeron, président de l'Ordre des médecins vétérinaires du Québec. «Maintenant, assez souvent, on les considère un peu comme des membres de la famille et on fait beaucoup pour leur assurer une meilleure qualité de vie.»

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