La fracture numérique

De gagnant à perdant, le Canada traîne désormais de la patte en matière de technologies de l'information et des communications. Et il n'est pas nécessaire d'attendre cinq minutes le téléchargement d'une page Web sur l'écran microscopique de son téléphone cellulaire pour s'en rendre compte.

Il y avait l'espoir, le rêve, parfois la peur ou la fierté. La mondialisation des activités humaines, cette idée de réduire les distances entre les pays pour faire avancer les affaires, l'art, la recherche scientifique ou le savoir, commence doucement au Canada à induire un nouveau sentiment chez ceux et celles qui s'y frottent: la gêne.

Demandez au directeur de la recherche à la Société des arts technologiques (SAT) de Montréal, René Barsalo, qui sillonne la planète pour y parler de spectacles multimédias en réseau, de télémédecine ou encore de diffusion de contenus vidéo sur un téléphone cellulaire. «Oui, ça devient gênant: désormais, quand on croise des partenaires éventuels en Europe ou en Asie, il faut leur expliquer qu'on ne pourra pas collaborer avec eux, lance-t-il. Pas qu'on ne veuille pas, mais parce qu'on n'a plus les capacités techniques au Canada pour le faire.»

Pour la productrice Josée Vallée, présidente de Cirrus communications, la firme qui a donné vie à la série Tout sur moi, la situation est plus que gênante, elle est surtout lourde de conséquences: après chaque journée de tournage, les épreuves — les rushs, quoi! — sont généralement gravées sur un DVD pour être visionnées le soir même par les producteurs. «Nous avions pensé nous équiper d'un système pour échanger ces rushs sur un réseau fermé, dit-elle, et ce, pour éviter de graver tout ça sur un DVD et épargner un envoi quand le tournage est loin de Montréal. Mais on a été obligés de reculer à cause du temps que cela aurait pris pour transférer ces données.»

«Les compagnies d'effets spéciaux de Montréal commencent aussi à avoir des problèmes, lance Réal Gauthier, de la boite Concept et Forme. À cause du piratage, les studios d'Hollywood n'acceptent plus que leur travail soit envoyé sur un disque dur par courrier terrestre. Ils veulent un transfert sur un réseau sécurisé. Or, avec le réseau actuel, une scène de trois minutes du dernier Batman, ça peut prendre deux jours à envoyer.»

Un grand bond en arrière

Autant d'exemples, autant d'affronts pour les adeptes des technologies de l'information et des communications — les «TIC», comme disent les experts — tout comme pour le propriétaire d'un cellulaire et son voisin, le simple abonné à Internet à haute vitesse. Après avoir bombé le torse, au milieu des années 1990 avec un réseau de transmission de données numériques à l'avant-garde et des branchements au Web dont la rapidité faisait brûler d'envie le reste de la planète, le Canada n'a désormais plus les moyens de plastronner.

Pour cause. Dans les dernières années, ces infrastructures servant à faire transiter les communications par téléphone cellulaire ou encore les courriels, les photos de famille ou le dernier épisode de cette série que l'on aime tant n'ont pas vraiment fait face à la musique du développement et de l'amélioration, qui pourtant s'est mise à jouer à tue-tête partout sur la planète. Avec à la clé un réseau qui, quoi qu'en disent les Bell, Vidéotron et Rogers de ce monde, approche désormais de l'obsolescence.

Pis, ce réseau est aussi passablement dispendieux pour les consommateurs et s'accompagne de limites qui pourraient porter préjudice au développement économique, social et même politique du pays, n'hésitent plus à clamer aujourd'hui plusieurs observateurs de la scène techno.

«On était au-dessus de la mêlée, dit M. Barsalo. Mais tout ça est fini.» «Nous sommes désormais en retard sur le reste de la planète, renchérit Patricia Tessier, vice-présidente du marketing chez Sun Media. Ce retard ne cesse même de s'accentuer parce que personne ne semble vraiment en prendre conscience.» Et pourtant...

La mathématique de la comparaison internationale le confirme. Entre 2002 et 2007, le Canada est passé en effet du 9e au... 19e rang mondial en matière de développement global des TIC, indique le dernier rapport de l'Union internationale des télécommunications (UIT), une agence spécialisée de l'ONU qui chaque année fait l'état des lieux des télécoms et de leur usage dans 154 pays.

Pire, en matière d'usage de l'Internet, mais aussi de propagation dans l'environnement de connexions à haute vitesse, filaires ou cellulaires, le pays qui a donné naissance au célèbre téléphone intelligent Blackberry confirme là aussi son recul en passant du 4e rang mondial en 2002 au... 21e rang, cinq ans plus tard. Triste constat: il est désormais laissé dans la poussière par la Corée du Sud, la Suède, le Japon, l'Autriche, les États-Unis ou encore l'Allemagne — pour ne citer qu'eux —, où visiblement le futur technologique se vit déjà aujourd'hui.

«Nous sommes devant un problème profond», lance le consultant en technologies de l'information, Réal Gauthier, qui depuis des années s'amuse à faire la lecture de la chronique d'une ruine technologique annoncée que chercheraient à écrire, selon lui, les acteurs des TIC au Canada. Un problème facilement quantifiable d'ailleurs lorsqu'on se penche sur la capacité de transmission de données numériques qu'offre aujourd'hui la Toile canadienne.

Un réseau et ses limites

La chose se mesure en Megabits par seconde (Mbit/s) et donne une bonne idée de l'aptitude qu'a un réseau pour faire face à son avenir. C'est qu'à une époque où l'Internet — tout comme les cellulaires — ne sert plus seulement à faire circuler du texte et de la voix, cette force de transfert est désormais cruciale puisqu'elle permet l'échange, sans contraintes, de fichiers sonores ou vidéo, généralement plus volumineux. Elle permet aussi de mettre un peu plus d'instantanéité dans les échanges, en donnant la chance par exemple à deux personnes de se parler et de se voir en direct, sans être physiquement au même endroit.

Mais il y a plus. Le Web n'est désormais plus seulement un simple buffet où l'internaute vient se servir, mais bien un espace de plus en plus ouvert où il vient aussi déposer des choses: ici des photos de son dernier voyage, là une vidéo artistique ou encore un extrait de sa dernière composition musicale. L'endroit aspire à devenir également un lieu d'échanges et de collaborations en direct par l'entremise de mondes virtuels, de vidéoconférences... Entre autres.

Les gourous des TIC parlent de «Web participatif». Et pour y accéder, les usagers doivent disposer d'un réseau qui offre une capacité de transfert de données élevée, autant pour le téléchargement (je prends) que pour le téléversement (je donne), chose que le réseau canadien peine franchement à offrir.

Alors que le reste de la planète succombe désormais à la fibre optique, ce câble lumineux qui décuple de manière exponentielle les capacités de transfert des contenus numériques, les grandes villes du pays, dont Montréal, sont en effet toujours accrochées au bon vieux câble coaxial de cuivre ou aux bonnes vieilles lignes téléphoniques avec leurs vitesses du passé.

Le hic: cette infrastructure dite «asymétrique» confère une vitesse modeste pour le téléchargement (généralement entre 7,5 et 10 Mbit/s), mais est aussi incapable de favoriser les téléversements de contenus à une vitesse supérieure à 1 Mbit/s. Ça, c'est 100 fois moins que les capacités de la fibre optique, un fil symétrique qui donne, lui, 100 Mbit/s de bande passante, comme on dit, et ce, que l'on désire prendre ou donner des contenus sur le réseau.

Ce fossé numérique canadien est aussi palpable dans l'univers du cellulaire où, en grande pompe l'automne dernier, Quebecor a annoncé avoir acquis la licence d'exploitation des téléphones sans fil de troisième génération (le 3G), forcément plus rapides que ceux actuellement en circulation partout au pays. Cette technologie est utilisée au Japon depuis plus de six ans. Quebecor prévoit offrir ses premiers forfaits au milieu de 2010, soit dans plus d'un an, alors que depuis quelques semaines Sprint aux États-Unis vante à la télévision et aux heures de grande écoute les vertus de son nouveau réseau... 4G (pour quatrième génération), qualifié du «réseau de maintenant.»

Des projets à revoir

Des épreuves condamnées à rester sur DVD, des effets spéciaux envoyés par avion ou encore un musicien contraint de se déplacer pour enregistrer une ligne de guitare dans un studio de Montréal alors qu'il aurait très bien pu le faire, par fibre optique, depuis un studio de Barcelone, Riga ou Singapour... Le retard technologique canadien ne menace pas la santé des citoyens, mais il n'en demeure pas moins très inquiétant, résume Sylvain Carle, qui s'occupe du dossier Internet à l'Alliance Numérique, un regroupement d'acteurs des TIC.

«C'est comme les mouvements écologistes, il y a 20 ans. Nous devons faire prendre conscience d'un problème qui a très peu d'effets apparents et qui ne tue personne. Mais le fossé qui commence à nous séparer du reste de la planète est tragique. À la longue, il va faire de nous une société technologiquement analphabète. Nous sommes dans un monde globalisé où la culture numérique occupe une place de plus en plus importante. Or, on est en train de reculer sur l'échiquier international quant à notre capacité à participer à une économie du savoir qui repose sur des réseaux de communication. Et j'espère que cela ne va pas prendre 20 ans avant qu'on se réveille.»
17 commentaires
  • Lapirog - Abonné 16 mai 2009 05 h 52

    Qui doit prendre le leadership ?

    Les communications ça relève du gouvernement fédéral habituellement.Pourquoi ce silence des médias électroniques sur ce sujet pourtant crucial dans notre développement économique.Dormons-nous au gaz?

  • Michel Simard - Inscrit 16 mai 2009 06 h 56

    La vache ne sait même pas qu'il y a un train qui passe

    Le Québec et le Canada sont en train de prendre du retard non seulement en technologie mais dans plein de domaines. Notre société a développer une remarquable capacité à se regarder le nombril, à parlotter et à rester immobile, en se pétant les bretelles qu'on est le plus meilleur pays du monde. Si on n'y prend pas garde, nous serons dans quelques années une nouvelle Argentine. Surtout avec les policitiens d'arrière-garde que nous avons (voyez ce que ça donne l'arrière-garde, comment Bush a mis les États-Unis dans la dèche) et le Québec inc. moribond et qui quémande l'État à tour de bras.

  • Marc Ouimet - Abonné 16 mai 2009 09 h 40

    un manque de vision...

    et de leadership flagrant. Par exemple, alors que les États-Unis d'Obama ont décidé d'inclure les infrastructures technologiques dans leur plan de relance et de financement des infrastructures, notre vision étroite et canadienne de la chose n'admet encore que le béton et les routes comme infrastructures: belle occasion manquée de se mettre à jour, et surtout manque de vision politique.

    Et on ne parle même pas du financement de la création de contenu numérique qui, mis à part les site convergents commerciaux, esst quasi inexistant pour les oeuvres artistiques ou les sites issus de la recherche. En clair, au Canada, on peut avoir beaucoup d'Argent pour faire le site web de Loft Story ou d'une quelconque série télé, mais n'essayez pas de développer un contenu original et conçu uniquement pour le web, à moins de vouloir le payer de votre poche. Ainsi, c'est pas moins de 4 des 6 programmes de culture canadienne en ligne qui se sont évaporés l'été dernier...

    Et que dire du Québec? Les minitres de la Culture vantent et vantent le numérique mais ne sont pas foutus d'y investir un cent, la SODEC étant déjà déchirée entre les lobbys de la télé et du cinéma qui, disons-le, sont implantés depuis bien plus longtemps que les geeks des TIC, sont habitués à leurs grosses enveloppes budgétaires et ne sont aucunement disposés à laisser aller un petit bout de couverture.

    Alors voilà le portrait d'une industrie numérique qu'on vante et qu'on dit tellement dynamique à Montréal, en oblitérant le fait que les principaux débouchés sont: le jeu vidéo, la pub et les sites web corporatifs, et que la main-d'oeuvre montréalaise est surtout appréciée pour ses bas salaires financés par le gouvernement, bref parce que c'est du cheap labour. Point à la ligne. Et sans dire que la pub, les jeux vidéo ou les sites web corporatifs doivent disparaître, ce n'est certainement pas ces secteurs qui font progresser la société, ni élèvent l'individu en lui faisant voir quelque chose de neuf (autre qu'un effet spécial digital), bref en l'ouvrant sur ce qu'on appelle la véritabl culture, vous savez, celle qui se fout des box-office et des retours sur investissement. Mais il ne faudrait pas dépenser dans de telles inepties, mieux vaut investir notre cagnotte collective à la bourse, au moins il y a des chances de profits mirobolants, ah mais oui, c'est vrai, il y a aussi la chance de se casser la gueule et de rester gros jean comme devant, on dirait qu'on est plus doués pour ça que pour l'innovation. Désolant.

  • Maco - Abonné 16 mai 2009 14 h 53

    On se calme les pompons!

    Faut-il jouer à celui qui pisse le plus loin?

    Retard de quoi ? Retard intellectuel? Ce n'est pas la «bébelle» qui va vous donner l'inspiration et le génie qu'il vous manque.

  • Monique Chartrand - Inscrite 16 mai 2009 15 h 05

    Une infrastructure du XX1e siècle

    A l'instar de nombreux pays le Canada, le Québec et le municipalité ont besoin de stratégies numériques majeures depuis des années.

    Des initiatives comme le plan numérique pour le Québec : http://www.unplannumeriquepourlequebec.com/ démontre le dynamisme d'individus, d'entreprises et d'organismes communautaires sur cette voie.

    La tenue d'un Sommet du numérique en présence de tous les secteurs d'activités permettrait d'engager notre avenir collectivement, s'inspirant grandement du président Obama qui s'est appuyé sur l'intelligence collective des communautés pour élaborer son plan : http://change.gov/agenda/technology_agenda/

    qui appuie la campagne Internet for everyone :

    http://www.youtube.com/watch?v=dVLYRDoC8nY

    source d'inspiration pour le Canada : http://www.internetforeveryone.ca/fr.html

    en privilégiant la formation de toutes et tous et en faisant de l'accès universelle aux technologies de l'information et des communications une priorité nationale - comprenant que ces autoroutes faites de fibres, ces ponts de la mondialisation, ces infrastructures sont celles du XXIième siècle; que l'accès gratuit et disponible partout publiquement (puisque les machines à loto peuvent l'être) serait garant de notre économie. Que des investissements de billions sont nécessaires pour améliorer la qualité de cet accès pour tous : http://www.cbc.ca/technology/story/2008/09/15/tech