L'espace serait-il devenu un dépotoir?

«Les petits morceaux sont plus dangereux que les plus gros, car on peut voir les plus gros et ainsi tenter de les éviter en déviant la trajectoire du satellite», dit un chercheur.
Photo: Agence Reuters «Les petits morceaux sont plus dangereux que les plus gros, car on peut voir les plus gros et ainsi tenter de les éviter en déviant la trajectoire du satellite», dit un chercheur.

Le 10 février 2009, le satellite américain Iridium 33 percutait un vieux satellite russe hors service. La collision créa un nuage de débris, dont 750 d'entre eux avaient une taille supérieure à 10 cm. L'accident provoqua l'émoi dans les 50 pays qui opèrent des satellites dans l'espace. Il suscita une prise de conscience plus vive encore de ce fléau qui ne cesse de s'amplifier.

Aujourd'hui s'entame à l'Institut de droit aérien et spatial (IDAS) de l'Université McGill le Congrès international et interdisciplinaire sur les débris spatiaux. Des spécialistes des quatre coins du globe y discuteront des stratégies qui permettraient de remédier à ce problème, ainsi que des améliorations à apporter aux directives adoptées par le Comité pour les utilisations pacifiques de l'espace extra-atmosphérique (CUPEEA) des Nations unies en janvier 2007 dans le but de limiter et de réduire les débris spatiaux. À l'heure actuelle, parmi les quelque 14 000 débris de plus de 10 cm en orbite autour de la Terre, seuls 850 environ sont des engins opérationnels, le plus souvent des satellites d'observation ou de télécommunications. Parmi ces débris figurent de vieux satellites hors d'usage, des têtes de fusées de lancement, des résidus de collision ou d'explosion de satellites. On estime que 300 000 débris additionnels, comme des boulons, mesurant entre 1 cm et 10 cm pollueraient l'espace, qui est également infesté de plusieurs millions de détritus inférieurs à 1 cm, comme des éclats de peinture. Tous ces objets, petits et grands, se déplacent à des vitesses allant de 3 à 8 km/sec. «Il faut comprendre que quand un débris, comme un boulon, par exemple, rencontre un satellite qui se déplace à la même vitesse, mais en sens inverse, l'impact est dévastateur», explique Hugues Gilbert, directeur politique et des relations extérieures de l'Agence spatiale canadienne, qui relate par ailleurs la chute sur le sol canadien de composantes d'un satellite militaire soviétique en 1978.

Les débris qui retombent sur Terre sont néanmoins rarissimes, préviennent les spécialistes. Même les collisions entre satellites ou avec de gros débris ne sont pas légions. Mais le nombre de débris ne cessant d'augmenter, les risques que les satellites soient endommagés par des débris s'accroissent. «Et étant donné que ces débris entrent régulièrement en collision entre eux, ils génèrent toujours plus de morceaux», souligne Ram Jakhu de l'IDAS de l'Université McGill.

«Les petits morceaux sont même plus dangereux que les plus gros, car on peut voir les plus gros et ainsi tenter de les éviter en déviant la trajectoire du satellite», poursuit le chercheur. Grâce aux données recueillies par la United States Space Surveillance Networks, des cartes de la position des plus gros débris spatiaux sont produites chaque jour et affichées sur Internet. Leur précision demande toutefois à être accrue pour véritablement aider à prévenir les collisions.

La durée de vie des débris spatiaux dépend de l'altitude à laquelle ils se trouvent, explique Gérard Brachet, qui fut président du CUPEEA de 2006 à 2008. Ceux qui sont le plus près de nous, soit à 300 km, voire 400 km au-dessus de la surface de la Terre, rentrent dans l'atmosphère naturellement et retombent sur Terre au bout de quelques années. Ceux qui gravitent sur une orbite de 800 km à 900 km continueront à tourner autour de la Terre pendant des dizaines d'années. Quant aux satellites géostationnaires de télécommunications qui se situent à 36 000 kilomètres d'altitude au-dessus de l'équateur, «ils sont tellement loin de la Terre qu'il n'y a plus d'atmosphère résiduelle. Il n'y a donc plus aucune possibilité qu'ils rentrent dans l'atmosphère et qu'ils s'y désintègrent», précise le spécialiste français. «La recommandation faite [par les directives du CUPEEA] est de déplacer les satellites qui ont terminé leur vie utile dans une orbite cimetière située 300 km plus haut, où ils ne risqueront plus de gêner les satellites opérationnels.»

Débarrasser l'espace de tous ces débris quasi impérissables demeure aujourd'hui un véritable dilemme. «La seule chose que l'on peut faire à l'heure actuelle est de réduire la production de débris en incitant les opérateurs de satellites à ne plus abandonner de pièces dans l'espace et en renforçant les satellites afin qu'ils résistent mieux aux impacts de petits débris», affirme Ram Jakhu de l'IDAS.

Les directives du CUPEEA recommandent aux opérateurs de satellites de prévoir une petite réserve d'ergol (carburant) en fin de vie du satellite afin de pouvoir lui donner une impulsion qui lui permettra de se rapprocher de la Terre d'une centaine de kilomètres, indique Gérard Brachet. «Cela permettrait par simple effet naturel de freinage atmosphérique un retour dans l'atmosphère. L'objectif est d'assurer une désintégration du satellite dans l'atmosphère en moins de 25 ans», explique-t-il, avant de préciser que les étages supérieurs des fusées qui sont également mis en orbite au moment du lancement des satellites peuvent aussi être repoussés, grâce à un peu d'ergol, à une altitude plus basse où le freinage atmosphérique les conduira en quelques années dans l'atmosphère, où ils y brûleront.

Des recherches se poursuivent par ailleurs pour tenter de mettre au point des stratégies qui permettraient de nettoyer l'espace de tous les débris qui l'encombrent. «Nous n'avons toutefois pas de solutions techniques et économiques pour l'instant, affirme M. Brachet. Quelques idées circulent, comme celle visant à utiliser des lasers de grande puissance pour désintégrer les débris les plus dangereux.»

«Un nettoyage naturel de l'espace a tout de même lieu, poursuit M. Brachet. En 2008, 750 débris sont rentrés dans l'atmosphère naturellement, simplement par le freinage atmosphérique. Et ce nettoyage devrait s'accélérer puisque débute cette année un cycle solaire plus intense où l'activité solaire devrait s'accroître, ce qui augmentera la densité atmosphérique. Un tel phénomène aura un impact important sur la rapidité de rentrée des débris spatiaux dans l'atmosphère, où ils se désintégreront. Il pourrait ainsi accélérer de 10 ou 15 % la disparition des débris.»

Les directives adoptées par le CUPEEA ne sont pas des règles juridiques, mais de simples règles de bonne conduite, fait remarquer M. Brachet. Mais comme elles ont été élaborées avec l'accord de toutes les parties, il y a donc un consensus de la part de tous les acteurs sur la nécessité de suivre ces directives. «Car quand vous créez des débris dans l'espace, vous créez des problèmes pour vous-mêmes autant que pour les autres. C'est pour cette raison que ni les Américains ni les Russes n'ont pas fait de tests de destruction de satellite dans l'espace depuis plus de 20 ans, contrairement aux Chinois, qui ont procédé à la destruction d'un de leurs satellites en janvier 2007 et ont ainsi produit 2500 débris supplémentaires à longue durée de vie», déplore-t-il.

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