Le panier d'épicerie dans la mire des nanotechnologies

Après les OGM, les nanoparticules sont sur le point de s’introduire dans le panier d’épicerie.
Photo: Agence Reuters Après les OGM, les nanoparticules sont sur le point de s’introduire dans le panier d’épicerie.
Évoluant dans le monde de l'infiniment petit, des morceaux de matière annoncent depuis quelques années une petite révolution dans les produits de consommation en général et le secteur de l'alimentation et de la salubrité des aliments en particulier. Extraits d'or, d'argent, de cobalt ou encore de platine, ces nanoparticules, comme on les appelle, pourraient par exemple traquer une bactérie dans n'importe quelle matière comestible — jus d'orange, sac d'épinards, yogourt, plat préparé à la viande —, mais aussi devenir lumineuses en cas de présence de l'intrus, certifiant du coup l'innocuité ou pas d'un aliment avant le drame.

Science-fiction? Pas tout à fait. Certes, ces éléments, invisibles à l'oeil nu puisqu'ils se mesurent en milliardième de mètre, ne sont pas encore entrés dans une épicerie près de chez nous. Mais sur le comptoir d'un laboratoire, pas très loin de nos assiettes, ils préparent doucement le début de leur règne.

«C'est encore très nouveau, concède Robert Crawhall, président de Nano-Québec, un organisme qui cherche à stimuler la recherche scientifique dans le domaine des nanotechnologies. Actuellement, les grandes multinationales de l'alimentation, comme Kraft, font pas mal de recherche sur les nanoparticules, et cela devrait conduire à l'adoption de cette technologie dans la fabrication des produits futurs.»

L'intérêt de l'industrie agroalimentaire pour le nanomonde n'est pas étonnant, étant donné la ribambelle de nouveaux produits qu'il pourrait bien inspirer. Et pour cause. À l'échelle nanométrique, ces bouts de matière ne répondent plus vraiment aux règles traditionnelles de la physique avec un corollaire à même de faire rêver tout bâtisseur: régies par la physique dite quantique, ces particules peuvent alors acquérir des propriétés étonnantes en se transformant en sentinelles, en se montrant plus résistantes à la chaleur, en améliorant leur conductivité électrique, leur poids, leur élasticité, leur capacité à retenir l'eau... Et la liste est loin d'être exhaustive.

Mille produits et des poussières

Ce futur nanométrique est même déjà en marche. À ce jour, près de 1000 produits de consommation cherchent en effet à tirer profit de ces nanoéléments pour surprendre les consommateurs dans des domaines variés, comme le textile, les cosmétiques, les matériaux de construction, l'électronique, la peinture..., estime le Woodrow Wilson International Center for Scholars, qui surveille depuis quelques années l'émergence de cette révolution de l'infiniment petit.

Le portrait révèle également la présence sur le marché d'une petite vingtaine de produits du domaine de l'alimentation, comme cette huile de canola vendue en Israël qui rend soluble dans un corps gras des composés chimiques qui ne l'étaient pas, ce «nanotea» en Chine qui décuple le goût de la plante ou encore ce réfrigérateur sud-coréen aux parois «nanotraitées» pour tuer les bactéries, et cette bouteille de bière américaine dont la capacité de conservation a été améliorée par une nanosubstance baptisée Aegis. Entre autres.

Et ce n'est qu'un début. Nanotechnologies et alimentation seraient destinées à faire bon ménage, annoncent déjà les promoteurs de ces particules microscopiques qui n'hésitent pas à évoquer l'apparition sur le marché de barres de chocolat ne fondant plus à la chaleur, de malbouffe moins grasse mais toujours aussi goûteuse, d'emballages antimicrobiens augmentant de plusieurs mois la durée de vie d'un produit, de surgelés capables de survivre à l'air libre... tout cela grâce à la nanoscience.

«Les perspectives sont très intéressantes, reconnaît M. Crawhall. Mais, pour le moment, le développement des nanotechnologies se fait encore très doucement, avec la plus grande prudence. Et l'on ne peut que s'en réjouir.»

Le remède peut être le poison

L'univers de l'infiniment petit est en effet ainsi fait. Porteur d'espoirs, parfois les plus fous, il est également très bon pour cultiver l'imprévisible et les paradoxes. Avec à la clef quelques scénarios catastrophe que même les scientifiques de la nano n'hésitent pas à évoquer: en entrant dans la chaîne alimentaire pour régler des problèmes de salubrité, par exemple, ces nanoparticules pourraient très bien induire des crises sanitaires et environnementales d'envergure. Et ce, en raison de leur taille, de leur comportement parfois erratique, et de certaines propriétés qui laissent perplexes.

Un doute? Même si la majorité des nanoparticules semblent sans danger, certaines de ces matières nanométriques ont en effet la capacité de traverser les barrières de protection des organismes vivants. Cette caractéristique peut être un atout lorsque vient le temps de développer de nouveaux remèdes pouvant agir directement dans une cellule humaine. Mais elle peut aussi dans d'autres applications entraîner des dommages non planifiés au code génétique (ADN) d'un consommateur, tout comme d'un animal ou d'une plante qui vivent autour de lui.

«Il faut rester aux aguets», lance Éric Darier, de l'organisme Greenpeace, qui estime que les nanocomposantes ont à ce jour un «potentiel de risque 10 fois plus élevé que les organismes génétiquement modifiés» puisqu'elles se répandent dans toutes les sphères de la consommation. Le groupe cherche d'ailleurs depuis plusieurs mois à faire des nanotechnologies son nouveau cheval de bataille. «Des centaines de produits commencent déjà à arriver sur le marché alors qu'il y a encore beaucoup d'inconnues et surtout un grand vide réglementaire pour encadrer leur développement.»

Le Conseil des académies canadiennes, qui depuis 2006 est chargé de confronter science et intérêt public, semble d'ailleurs en partie d'accord. Dans un rapport commandé par Santé Canada en juillet dernier, le groupe d'experts reconnaît en effet que le gouvernement fédéral «dispose de trop peu d'informations pour pouvoir évaluer globalement les risques que présente, pour la santé humaine et pour l'environnement, l'introduction de nanomatériaux et de nanoproduits dans la société.» Mais il ajoute aussi, par la même occasion, que la «stratégie de gestion des risques» en place actuellement était suffisante pour faire face à une éventuelle menace nanométrique.

Cette stratégie, le Canada vient toutefois de l'améliorer en février en devenant le premier pays du monde à exiger des compagnies qu'elles détaillent au gouvernement les usages faits du nanomatériel dans les produits de consommation. Une initiative saluée d'ailleurs par le Woodrow Wilson International Center for Scholars et son programme de surveillance de l'infiniment petit qui voient là «un pas important» pour poser un cadre formel autour des nanotechnologies sur la base «d'informations de qualité».

Et Industrie Canada a accordé une importante subvention au Conseil des consommateurs du Canada (CCC) afin de lui permettre d'évaluer l'impact de cette révolution technologique sur l'environnement et la santé des Canadiens. Un rapport devrait être produit dans le courant de l'année. Quant au ministère fédéral de la Santé, tout en reconnaissant qu'il garde l'oeil ouvert sur les nanotechnologies, il estime «qu'une nouvelle approche [réglementaire] pourrait être nécessaire à l'avenir afin de suivre le rythme de développement de ce secteur», a indiqué au Devoir Christelle Legault, porte-parole de Santé Canada.

Tout cela réjouit d'ailleurs le grand patron de Nano-Québec, M. Crawhall. «Avec les nanotechnologies, il y a un travail important de transparence à faire, dit-il. On ne peut pas cacher des choses au public, ce n'est pas une bonne idée.» Et ce, même quand ces choses ont une taille plus de 100 000 fois plus petite que celle d'un cheveu.

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