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Le papa n'a pas manqué une miette du voyage en avion de sa fille, partie prendre l'air à l'autre bout du monde pour les vacances de Noël. «Il y avait du mauvais temps et je voulais être sûr que tout se passe bien, se souvient à l'autre bout du fil Denis Poussart, ex-vice-président à la recherche du Centre de recherche informatique de Montréal (CRIM). J'ai donc suivi son vol sur mon ordinateur. En temps réel. Pour me rassurer.»

Paternel et légitime, cet exercice de surveillance est devenu aujourd'hui un jeu d'enfant dans un coin du cyberespace comme Flytecomm ou Flight Aware, par exemple, où avec un simple numéro de vol — et le nom de la compagnie aérienne — les détails de toutes les envolées à travers le globe se dévoilent désormais sous nos yeux, sur fond de carte numérique. Comme dans une tour de contrôle.

Mieux, au-delà de la représentation en mouvement d'un avion et du tracé de sa route, dans l'espace et le temps, un père angoissé y trouvera aussi des informations cruciales pour se rassurer: durée restante du voyage, vitesse de l'appareil, altitude, température à l'arrivée et force des vents. Entre autres. «Ce n'était pas une question de survie pour moi, dit M. Poussart. Mais la technologie était là, alors j'en ai profité...»

L'incursion de ce passionné de technologies dans l'univers de la localisation aérienne pourrait n'être qu'anecdotique. Sauf qu'elle témoigne du symptôme d'une époque qui, après avoir fait résonner dans un ensemble de technologies de l'information,dont les téléphones cellulaires, l'existentielle question «t'es où?», cherche désormais tous les moyens pour y répondre.

Comment? À coup d'applications liées à un système de localisation GPS (Global Positioning system) mais aussi par les méthodes de repérage sur carte, de type Google Map, qui semblent vouloir se répandre dans le quotidien des gens en moins de temps qu'il n'en faut pour passer de Montréal à Sydney en Australie, avec Google Earth.

Cette «Mapmania» — ou «folie de la carte», aurait dit Molière — devrait d'ailleurs assez bien se porter merci en 2009, préviennent d'ailleurs les cartographes de tendances comme le groupe TrendWatching.com, qui considère l'inéluctable quête du positionnement comme un des courants dominants de l'année en cours. Un courant poussé par «des consommateurs avides de chercher des amis ou des stations d'essence offrant les prix les plus bas», résument les inhalateurs d'air du temps dans un rapport prospectif publié à la fin de l'année dernière.

«La cartographie et la localisation, c'est quelque chose qui fascine les gens depuis toujours, résume Denis Poussart, également professeur émérite au département de génie électrique et de génie informatique de l'Université Laval. Ça vient répondre à un besoin: celui de visualiser des choses abstraites. Et désormais, avec les technologies, cette visualisation est accessible à tous, en plus de pouvoir être personnalisée.»

Les chiffres le confirment d'ailleurs. Dans les dernières années, les outils d'aide à la navigation en format portable, à installer sur le tableau de bord d'une voiture, sont devenus de véritables objets de désir. Il s'en est vendu 20 millions d'unités en 2006 partout dans le monde. En 2011, c'est 50 millions de ces TomTom, Garmin, Magellan et autre Navigon que l'industrie de la carte en temps réel espère disséminer dans un véhicule près de chez elle, estime la célèbre boîte britannique de consultants en affaires Deloitte.

«Depuis trois ans, on a vu une progression énorme des ventes», lance François Damien, propriétaire de la boutique Aux quatre points cardinaux de Montréal, spécialiste en cartes et en GPS. «Les gens cherchent la facilité, et ce produit la leur donne. On en veut pour la voiture, mais aussi pour vélo, la course à pied, le plein air. C'est l'époque qui veut ça.» Et les banquiers s'en réjouissent sans doute: d'ici trois ans, ce marché devrait permettre de générer 12 milliards de dollars, contre 4,5 milliards en 2006, estime le département d'analyse des marchés mondiaux de la CIBC.

Ici, maintenant, tout de suite

Pas de doute, la cartographie numérique a le vent dans les voiles. Et au-delà des voitures et des nombreuses applications disponibles sur le Web pour localiser le crime dans une zone géographique donnée ou pour voir le Pentagone et la Grande muraille de Chine d'en haut, cette technologie se répand de plus en plus dans les téléphones portables, qui peuvent désormais associer communication et localisation.

Le prix dérisoire aujourd'hui des microprocesseurs nécessaires pour transformer un cellulaire en GPS n'est d'ailleurs pas étranger à cette nouvelle hybridation technologique, un mariage publiquement scellé dans la dernière campagne de publicité télévisée du géant de la téléphonie Bell Canada.

Dans le tube cathodique, à l'heure de grande écoute, un musicien de rue isolé va, en quelques minutes, se faire plein d'amis pour un concert improvisé. En plein air. À l'origine de cette jam session, un téléphone intelligent de type Blackberry — mis en vedette dans ce 30 secondes consacré à la dépense — qui permet à son propriétaire de prendre une photo, de localiser précisément l'action sur une carte, avec son GPS intégré, et de transmettre le tout à ses potes par Internet afin de les inviter sur-le-champ à une prestation musicale urbaine.

Le ici-maintenant-tout-de-suite est désormais à la portée de tous. Dans une poche. Et son avenir risque bien d'être radieux... surtout dans des sociétés aux prises avec d'importants questionnements existentiels.

«Moins on sait où on va, plus on a le désir de savoir où l'on est», résume le psychanalyste français Serge Tisseron, auteur du bouquin Virtuel, mon amour. Penser, aimer, souffrir à l'ère des nouvelles technologies (Albin Michel). «Plus l'être humain doit faire face à des problèmes graves, comme le réchauffement climatique, la guerre, la crise économique, et pense qu'il ne va pas arriver à les surmonter, plus il va exprimer le désir de maîtriser les choses et les personnes proches de lui. Chose que les technologies de la géolocalisation lui permettent de faire facilement.»

Et il ne s'en prive pas. C'est qu'au-delà d'un point clignotant sur une carte, d'une «pinouche» rouge en trois dimensions sur un coin de rue virtuel, cette quête du positionnement dans l'espace et le temps vient certainement répondre au besoin très humain de «se voir en train de faire quelque chose» et de «se constituer, du coup, en spectateur de ses propres actions» pour mieux avoir l'assurance de sa propre existence, poursuit M. Tisseron.

Mais il y a plus. Individualisé par les transformations sociales et les technologies, le consommateur de codes binaires chercherait tant à se situer dans son environnement qu'à voir où se situent ceux qui l'entourent. Pour se rassurer et se sentir, paradoxalement, moins seul.

«Les nouvelles technologies sont là pour répondre à nos angoisses, ajoute l'explorateur de l'âme humaine. Quand, au téléphone cellulaire, on demande à quelqu'un où il est, ce que l'on cherche à savoir, finalement, c'est: "Penses-tu à moi?" Maintenant, en sachant où notre interlocuteur se trouve dans l'espace, avec la précision d'un GPS, ça nous donne l'impression d'être virtuellement avec lui.» Et cette donnée est visiblement capitale pour nous convaincre d'une chose: «Que ceux qu'on aime ne nous oublient pas.»

Cette psychanalyse de la géolocalisation est sans doute juste. Elle semble également vouloir annoncer, pense M. Tisseron, le début d'un temps nouveau. Un temps où les rapports humains risquent à l'avenir de se jouer de plus en plus dans des univers parallèles et surtout virtuels, soutenus par des outils de positionnement de plus en plus sophistiqués.

«Il n'y a pas de doute, lance-t-il, le corps va être de moins en moins le repère de la relation. Nous allons, avec ces technologies, pouvoir entretenir des relations très fortes sans passer par des présences corporelles», simplement en contemplant le point rouge clignotant sur une carte. Pourquoi pas?

Évolution pour les uns, régression pour les autres, cette reconfiguration des rapports sociaux pourrait aussi très bien nous conduire collectivement tout droit au «septième continent» dont les contours ont été tracés à la fin du siècle dernier par le philosophe Jacques Attali. C'était en 1997, dans les pages d'Une brève histoire de l'avenir (Fayard).

L'homme imaginait alors cet endroit impalpable où prendrait vie, sous l'influence d'Internet et des nouvelles technologies, tout ce qu'on trouve dans le monde réel — objets mais aussi comportement humains — sans les contraintes de la matérialité et du face-à-face.

Comme quoi l'humain, si l'on se fie à Attali, en cherchant éperdument à savoir où il est en ce moment, va finalement savoir où il va.

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