La liberté mise en jeu

L'un ne va pas sans l'autre. L'inlassable recherche de positionnement géographique de plus en plus exprimée par les usagers d'Internet et des technologies cellulaires n'annoncerait pas seulement des jours heureux, comme aiment le croire les vendeurs de tendances. Avec la multiplication des applications liées à un GPS, système de localisation par satellites, les consommateurs risquent aussi à l'avenir de mettre en jeu une partie de leur liberté s'ils n'y prennent pas garde.

«Les technologies en elles-mêmes sont neutres, rappelle Denis Poussart, ex-vice-président à la recherche au Centre de recherche informatique de Montréal (CRIM). C'est dans l'usage que les problèmes peuvent apparaître. Et dans ce contexte, c'est aux utilisateurs de faire preuve de jugement. Jugement qui, bien sûr, ne s'achète pas chez Future Shop.»

Les risques de la géolocalisation à outrance ne sont pas que théoriques. En cherchant sans cesse à savoir où il se trouve mais aussi à dévoiler publiquement ses multiples positions, l'adepte du GPS et des applications cartographiques qui viennent avec finit en effet par en dévoiler bien plus sur sa vie, ses habitudes de consommation, ses relations sociales, ses vices mêmes, qu'il ne le croit.

Cette géographie des comportements humains est d'ailleurs envisagée avec ravissement par les marchands de rêves, qui voient dans ces technologies de positionnement des outils privilégiés pour interpeller les consommateurs de manière mieux ciblée et au moment où ils s'y attendent le moins. Comment? En transmettant par exemple sur un téléphone cellulaire la publicité sur un produit qui intéresse le propriétaire dudit portable quelques minutes avant qu'il arrive à l'endroit où l'objet de désir est vendu. «La technologie va favoriser cette communication de niche, plus efficace, dit M. Poussart. On peut donc s'attendre à une invasion de ces espaces par le monde de la publicité.»

Surveiller pour convaincre. L'équation est redoutable. Elle pourrait aussi faire vibrer l'univers du commerce, croit le psychanalyste français Serge Tisseron, auteur de Virtuel mon amour - Penser, aimer, souffrir à l'ère des nouvelles technologies (Albin Michel). «Les technologies, surtout quand elles sont liées à des sites comme FaceBook ou Twitter, par exemple, sont de plus en plus mises au service du contrôle des uns par les autres, lance-t-il à l'autre bout du fil. Elles mobilisent le désir très humain de vouloir tout savoir sur l'autre, et ce, pour être en contrôle de nos relations.» Un besoin d'ailleurs qui, lorsqu'articulé au sein «d'un régime totalitaire», poursuit-il, peut rapidement devenir inquiétant et dommageable pour les libertés individuelles.

Le Québec, où ces technologies émergent, est bien sûr loin de ce genre de dérive, estime Pierre Trudel, titulaire de la Chaire L.R. Wilson sur le droit des technologies de l'information et du commerce électronique, à l'Université de Montréal. «Oui, le potentiel de surveillance qui accompagne ces technologies est important et pourrait être dangereux pour les individus, résume-t-il. Mais sont-elles vraiment utilisées pour ça? En tout cas, lorsqu'on cherche des démonstrations empiriques de cette surveillance, on est généralement déçu.» Et forcément, dans ce contexte, les chances de voir apparaître un jour une carte localisant les effets pervers du géopositionnement demeurent finalement très minces.