Sida : des chercheurs s'activent à remettre le système immunitaire en état de marche

Redonner au système immunitaire sa pleine force de frappe pourrait sûrement aider à gagner la bataille contre le VIH. Plusieurs chercheurs l'ont compris et s'appliquent à trouver des stratégies qui permettraient de remettre en bon état de marche le système immunitaire qui est totalement déréglé, et par conséquent inefficace, chez les personnes atteintes du sida.

Lors d'un colloque sur les maladies virales persistantes organisé dans le cadre des 21es Entretiens Jacques-Cartier qui ont lieu à Montréal, des scientifiques des quatre coins du monde sont venus faire part de leurs découvertes à ce sujet.

Ces dernières années, les chercheurs ont observé qu'au cours des trois premières semaines de l'infection au virus de l'immunodéficience acquise (VIH), les cellules T h17 de l'immunité — qui normalement contrôlent les bactéries et les champignons présents au niveau de la muqueuse intestinale et qui sont la cible privilégiée des VIH — sont brusquement décimées dans le système gastro-intestinal. «Cette perte est déterminante compte tenu du fait que la majorité des cellules de l'immunité de l'organisme se trouvent dans l'intestin», a souligné le Dr Daniel Douek du Vaccine Research Center au National Institute of Health (NIH) aux États-Unis.

Au cours des semaines et des mois qui suivent, alors que l'infection entre dans sa phase chronique, les chercheurs ont remarqué que le système immunitaire devenait hyperactif dans l'ensemble de l'organisme. «Lorsque l'on est infecté par un virus de la grippe, par exemple, le système immunitaire n'est activé que de façon transitoire, soit le temps nécessaire pour éliminer le virus, mais dans une infection au VIH, on assiste à une activation chronique du système immunitaire dans l'ensemble de l'organisme. Cette hyperactivité du système immunitaire prédit presque à coup sûr que l'infection progressera vers le sida», explique M. Douek.

«Le système immunitaire devient dans un tel état de frénésie qu'il se dérègle et perd le contrôle», ajoute le Dr Michael Lederman de la Case Western Reserve University à Cleveland en Ohio. «Au cours des dernières années, les chercheurs ont réalisé que cette activation du système immunitaire conduit progressivement à l'apparition de la maladie.»

Chez les singes

Une autre observation effectuée chez les singes infectés par le SIV (le simian immunodeficiency virus: l'ancêtre du VIH, pourrait-on dire), souligne le rôle déterminant de cette activation du système immunitaire. Bien qu'ils soient infectés par le SIV, les singes ne deviennent jamais malades, rappelle le Dr Douek. Au début de l'infection, une réponse immunitaire normale au virus est déclenchée, mais après deux ou trois semaines, l'activation du système immunitaire s'arrête et ne se poursuit pas durant la phase chronique de l'infection, comme cela se passe chez l'humain.

Les équipes des Dr Douek et Lederman se sont donc appliquées à comprendre l'origine de cette activation du système immunitaire et à voir si elle était associée d'une façon ou d'une autre au problème identifié au niveau de l'intestin. «Nous savons que les dommages encourus par le système immunitaire au niveau de l'intestin au cours des premières semaines de l'infection s'accompagnent aussi de dommages structuraux de la membrane de l'intestin. Il avait même été rapporté dès les premières descriptions de l'infection dans les années 1980 que les personnes infectées par le virus souffraient de diarrhée», indique le Dr Douek.

Plusieurs chercheurs ont aujourd'hui confirmé que l'intestin est devenu plus perméable qu'il ne le devrait. Normalement, l'intestin est bordé d'une membrane très étanche qui empêche les tonnes de bactéries qui sont présentes à l'intérieur de l'intestin de pénétrer dans le reste de l'organisme. Or chez les personnes infectées, cette barrière est brisée. Et le confirme le fait que les Dr Douek et Lederman ont mesuré dans le sang de personnes infectées certains composés appartenant à des bactéries intestinales. «Nous avons maintenant la preuve que ces composés provoquent l'activation du système immunitaire, ou du moins y contribuent. Nous croyons plus que jamais que l'activation du système immunitaire résulte de cette plus grande perméabilité de la membrane intestinale qui laisse échapper des bactéries vers la circulation sanguine, où elles stimuleront le système immunitaire», résume le Dr Douek.

«Nous pensons que si nous pouvions bloquer les voies qui mènent à l'activation du système immunitaire, ce serait une façon de traiter le sida et d'améliorer le fonctionnement du système immunitaire. Nous voulons rendre les personnes infectées comme les singes qui, même s'ils sont infectés par le SIV, n'en sont pas affectés; chez eux, les virus se répliquent très bien, mais ils ne provoquent pas d'activation anormale du système immunitaire, ni conséquemment de déficit immunitaire», indique le Dr Lederman.

Les Dr Lederman et Douek testent actuellement des anticorps dirigés contre les particules bactériennes qui ont migré de l'intestin vers la circulation sanguine et qui vraisemblablement entretiennent l'activation du système immunitaire. Ils éprouvent aussi l'efficacité de l'hydroxychloroquine, un médicament employé dans le traitement du paludisme et des maladies auto-immunes, qui est reconnu pour freiner l'activation du système immunitaire. Ils prévoient également expérimenter d'autres médicaments anti-inflammatoires.

Ces nouvelles stratégies thérapeutiques devraient redonner espoir aux patients, chez lesquels la réplication du virus est bloquée par les antiviraux mais dont le système immunitaire ne va toujours pas mieux.