L'impuissance devant la Terre en colère

Un survivant du tsunami de Sumatra survenu le 24 décembre 2004.
Photo: Agence Reuters Un survivant du tsunami de Sumatra survenu le 24 décembre 2004.

Le tsunami de Sumatra survenu le 26 décembre 2004 aurait pu faire beaucoup moins de victimes. Une éducation élémentaire de la population ainsi qu'une description du phénomène dans les guides touristiques auraient pu prévenir ce désastre humain, s'insurge le géophysicien français Claude Jaupart, de l'Institut de physique du globe de Paris, qui donnera ce soir à 19h une conférence intitulée L'homme face à l'inévitable terre en colère, au Coeur des sciences de l'UQAM.

Le chercheur raconte que lorsqu'il a vu le retrait soudain des eaux de la mer, un géophysicien en vacances dans cette région du Sud-Est asiatique avait incité toutes les personnes dans son entourage à monter au sommet de leur hôtel. Grâce à cette mesure préventive, toutes ces personnes ont échappé à la mort. Le ressac ne survient qu'une vingtaine de minutes plus tard, ce qui donne le temps de s'éloigner suffisamment des berges pour ne pas être englouti par les eaux, explique le scientifique, qui enseigne à l'université Denis Diderot, à Paris, et est membre de l'Académie des sciences et de l'Institut universitaire de France. «Malheureusement, aucune mention des signes avant-coureurs d'un tsunami n'est faite dans les guides touristiques. La population locale, quant à elle, oublie les catastrophes du passé et, plus grave encore, l'éducation fait défaut. Beaucoup de morts auraient pu être évités grâce à une éducation élémentaire.»

La science aussi aurait pu diminuer l'ampleur de la catastrophe. «Des géophysiciens qui avaient décelé la secousse sismique au fond de l'océan indien à l'origine de ce raz-de-marée meurtrier ont voulu prévenir les autorités des pays visés, mais les canaux de communication en cas de catastrophe sont déficients, voire inexistants», souligne le spécialiste.

Aujourd'hui, les scientifiques disposent d'une grande panoplie d'outils pour déceler les déformations du relief d'une région qui peuvent présager d'une cassure subite de la croûte terrestre susceptible de provoquer une explosion volcanique, notamment. «Les caractéristiques de la déformation peuvent nous indiquer si le magma se situe à 500 mètres ou 15 kilomètres de profondeur», donne en exemple le géophysicien, qui décrit l'importance de combiner les données recueillies par les sismographes (qui enregistrent les oscillations de la croûte terrestre), les distancemètres (qui servent à mesurer les distances entre deux points d'un volcan, distances qui peuvent varier selon la taille du gonflement dû à une poussée de magma), les tiltmètres (qui permettent de mesurer d'infimes changements dans la pente du cône volcanique) et les satellites, qui fournissent des images du volcan à différents moments. La superposition de ces images peut révéler de nouvelles déformations, explique M. Jaupart. Grâce à ces différents instruments, il nous est désormais possible de prévoir quelques jours à l'avance une éruption volcanique dangereuse.

«Les tremblements de terre, par contre, sont beaucoup plus difficiles à détecter et à prévoir étant donné qu'ils découlent de mouvements très lents et très réguliers (associés à la dérive des continents) qui animent toute la planète, souligne le chercheur. Pour s'aider, les spécialistes identifient et datent les cicatrices laissées par les glissements de blocs rocheux au niveau des plans de faille. On fait ensuite des statistiques sur tous ces craquements, mais pour que ces statistiques permettent de faire des prédictions valables, elles doivent s'appuyer sur de nombreux événements, souligne le géophysicien avant d'ajouter que les images satellitaires que l'on superpose peuvent aussi révéler de légers mouvements de la croûte terrestre.

«La phase de préparation des séismes et des éruptions volcaniques est souvent très subtile. À l'aide de nos instruments, nous détectons des signes avant-coureurs que les humains ne perçoivent pas. Il faut donc convaincre les populations de faire confiance aux scientifiques et leur faire prendre conscience des dangers qu'ils courent en restant sur place», explique le géophysicien tout en précisant qu'«il ne faut pas non plus alerter les populations trop tôt, car les gens se lassent vite d'être loin de leur domicile et, aussi, cela est très coûteux».

On ne peut empêcher les humains de vivre dans ces zones à haut risque de tremblements de terre ou d'éruptions volcaniques, fait remarquer Claude Jaupart. «Les humains recherchent la proximité des sources d'eau et les terres fertiles. Or, là où il y a de l'eau, il y a aussi des failles [dont les faces rocheuses peuvent glisser l'une contre l'autre et ainsi provoquer un séisme]. La lave crachée par les volcans ramène en surface des roches riches en nutriments, ce qui rend les terres fertiles. Poreuses, les cendres volcaniques permettent à l'eau de circuler facilement et libèrent des éléments chimiques, autant de facteurs propices à l'agriculture. C'est pour ces raisons que la civilisation étrusque s'est développée sur la côte toscane, qui avait été couverte de cendres volcaniques, et que l'archipel des Philippines, qui compte près de 120 volcans, est couvert d'une végétation luxuriante.»

À peine quelques milliers de spécialistes partout dans le monde étudient ces multiples sursauts de notre planète qui peuvent survenir aux quatre coins du globe. «Il font ce qu'ils peuvent», lance Claude Jaupart, qui déplore le fait qu'il n'y ait pas d'autorités publiques qui sentent l'importance de consacrer des ressources à la surveillance de ces phénomènes naturels potentiellement dévastateurs.
3 commentaires
  • Marc A. Vallée - Inscrit 2 octobre 2008 09 h 50

    Sciences de la terre et société

    Tout cela met en relief la problématique de la relation entre les sciences de la terre et la société. Ces premières sont méconnues. Pourtant elles participent à l'avancement de notre société, que ce soit, entre autres, par l'étude des tremblements de terre ou la recherche de ressources minérales, pétrolières ou d'eaux souterraines. Il y a bien en ce moment l'initiative de l'UNESCO de l'Année Internationale de la Planète Terre, mais elle est perdue dans le brouhaha ambiant.

  • Pierre Rousseau - Abonné 2 octobre 2008 11 h 51

    Insouciance humaine

    Victoria, en Colombie-Britannique, est dans une zone à haut risque de tremblements de terre et de tsunamis. Les scientifiques craignent maintenant qu'un tsunami puisse atteindre une hauteur de trente mètres alors que dans le passé on pensait qu'il pourrait être d'au plus dix mètres. Ce changement à la hausse provient des leçons apprises lors du Tsunami asiatique d'il y a quelques années. La province a une politique d'avertir les gens en mettant des panneaux indicateurs de risques de tsunami et marquant les routes d'évacuation pour aller rapidement à un endroit qui se trouve assez haut pour éviter d'être englouti par la vague.

    Or, à Victoria on a refusé de mettre ces panneaux indicateurs, apparemment sous prétexte que ça ferait fuir les touristes. On parle ici d'une action insignifiante qui pourrait aider quelques personnes, en particulier des visiteurs de sauver leur vie en cas de tsunami mais pour des considérations «d'affaires» on fait l'autruche et on refuse d'en parler. Comme on le sait, les panneaux relèvent des politiciens, pas des scientifiques, et on laisse donc les politiciens prendre des décisions qui mettent la vie des gens en péril alors que les scientifiques nous avertissent que la situation est réellement dangereuse. Il ne s'agit donc pas d'impuissance devant la terre en colère mais bien d'insignifiance des décideurs publiques devant les preuves de la science. Avec un système comme ça, on n'est pas sorti du bois...

  • Chryst - Inscrit 3 octobre 2008 16 h 37

    Faute de moyens...

    Sûrement que bien vies pourraient être épargnées si seulement les pays du sud, pour la plupart, en avaient les moyens.