Le maillot de tous les records

Plusieurs doutent de la légalité du maillot LZR Racer, de Speedo, et certains parlent de «dopage technologique» avec amertume, même si la Fédération internationale de natation a approuvé son utilisation.
Photo: Agence Reuters Plusieurs doutent de la légalité du maillot LZR Racer, de Speedo, et certains parlent de «dopage technologique» avec amertume, même si la Fédération internationale de natation a approuvé son utilisation.

Jeudi, les nageurs vêtus du fameux maillot LZR Racer portaient déjà 42 des 48 médailles accordées au Centre national de natation, surnommé le «Cube d'eau», de Pékin. Speedo et ses experts devraient-ils monter sur le podium?

L'Américain Michael Phelps, le favori mondial, dit se sentir «comme une comète» dans son LZR Racer. S'il bat le record olympique en natation de Mark Spitz (Munich, 1972), de sept médailles d'or, Speedo lui versera un bonus d'un million. Tous les regards sont tournés vers le nageur américain au talent indéniable, mais plusieurs s'attardent au costume de tous les records.

Quatre douzaines de records du monde ont été battus depuis son lancement, en février. Le 14 août, toutes les médailles accordées au «Cube d'eau» ont été arrachées par des nageurs vêtus du maillot révolutionnaire. Ils le veulent tous, Speedo le sait: son escouade est débarquée en Chine avec une cargaison de 3000 maillots, détaillés à environ 550 $US chacun.

À Munich, Mark Spitz portait la moustache et un maillot, disons, minimaliste. Il a remporté sept records du monde et autant de médailles d'or. Trente-six ans plus tard, la science a fourni à Michael Phelps une combinaison qui exploite les secrets de la NASA et d'une équipe d'experts en biomécanique du sport, en kinésiologie et en psychologie.

La science se mouille de plus en plus. Les maillots précédents, ceux des jeux d'Athènes, faisaient déjà preuve d'une performance inégalée. Cette fois, dans un tunnel de vent des labos de la NASA, plus de 100 tissus et design différents ont été soumis à des rafales afin de déterminer la meilleure combinaison et de créer le LZR Racer. Les scientifiques ont choisi celle ayant le plus faible coefficient de traînée — la force qui traîne l'athlète vers l'arrière en réaction à la friction de son corps avec l'eau. Bref, le nageur fend l'eau presque sans résistance.

Sans coutures, léger, hydrophobe, le maillot colle à la peau tandis que l'eau, elle, n'y adhère pas. Le LZR Racer est fait d'un tissu de nylon et d'élasthane et de panneaux de polyuréthanes imperméables. Ceux-ci sont placés aux endroits du corps qui génèrent le plus de friction. Selon Speedo, le nageur, compressé dans son maillot, dépense ainsi 5 % moins d'énergie. La compression maintient la circulation dans le tronc et l'empêche de se diriger vers les extrémités, phénomène responsable de la fatigue.

Quelques millisecondes

«Plus on va vite, moins l'effet positif du maillot est important», avance le Dr Jean-Claude Chatard, joint à Saint-Étienne, en France. Le scientifique a travaillé plus de 25 ans avec les équipes de natation de Toulouse, de France et d'Australie. Lui-même nageur, il a testé les prédécesseurs du LZR Racer, ceux utilisés à Athènes et toujours portés par plusieurs athlètes. Une de ses conclusions, publiée en juin dernier dans le journal scientifique Medecine and Science in Sports and Exercise: ces maillots «Fastskin» procurent un avantage de 1 à 3 % environ, selon l'athlète et la discipline. Sur le 400 mètres, cela fournit les quelques précieuses millisecondes qui séparent le gagnant du perdant. «Plus on est bon, moins le maillot nous fait gagner de secondes», explique-t-il. Michael Phelps aurait peut-être donc moins avantage à porter un tel maillot que ses concurrents!

Plusieurs doutent de la légalité du maillot et certains parlent de «dopage technologique» avec amertume, même si la Fédération internationale de natation (FINA) a approuvé son utilisation. La FINA bannit les dispositifs augmentant la flottabilité. Or, c'est là que ses détracteurs attaquent le LZR Racer. Speedo et la FINA affirment qu'il répond aux normes, mais Jean-Claude Chatard précise qu'il faudrait une étude scientifique indépendante pour s'en assurer. «Le débat, c'est vraiment de savoir si la combinaison augmente la flottaison ou pas. Si je l'avais, ça me prendrait 10 minutes à déterminer», croit-il. Il suffirait d'ajouter du poids au nageur, avec et sans combinaison, et de comparer les résultats. Le Dr Chatard, ayant suivi les courses à la télévision, n'a pas l'impression que les nageurs flottent, à voir la position de leur corps dans l'eau, «mais il faut tester, car si c'est le cas, tous les records battus cette année seront caducs!»

Dans la tête

Et si l'effet du maillot résidait dans une des seules parties du corps qu'il ne couvre pas... la tête? Pour Stéphane Perreault, chercheur en psychologie sportive à l'UQTR, la technologie peut avoir une incidence positive ou négative sur le sportif. «S'il se dit "J'ai le meilleur équipement, j'ai tout pour être bon", ce sera positif pour sa motivation. S'il se dit, au contraire, "Je gagne, mais c'est à cause de mon équipement...", ce sera très mauvais», explique-t-il. L'effet sur l'adversaire peut être tout aussi puissant. «Si je porte le maillot, j'influence quelqu'un de l'autre équipe, qui pense à ça au lieu de se concentrer sur sa course. La distraction. c'est comme un virus: plus on y pense, plus on est infecté... Quand le processus s'enclenche, c'est dur à arrêter.»

Olivier Trudel, professeur à l'Université de Montréal et entraîneur de l'équipe féminine de volley-ball, explique que cinq facteurs influencent la performance: la technologie, la technique, la tactique, la forme physique et l'état mental. La technologie apporte une certaine confiance, mais «la différence entre un champion et un non-champion est sur le plan mental», tranche-t-il.

Un point de vue que ne partage pas totalement Jean-Claude Chatard: «Oui, bravo, on bat des records, mais ne nous berçons pas d'illusions, quelqu'un qui faisait 60 secondes hier et en fait 59 avec la nouvelle combinaison aujourd'hui... Pour moi, c'est surtout un phénomène scientifique et physique.»

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