Le sexe de l'humour

Photo: Jacques Nadeau

Les représentations montréalaises de la tournée estivale du spectacle des diplômés 2008 de l'École nationale de l'humour (ENH) se terminaient hier soir, dans le cadre du festival Juste pour rire. Une cohorte comme une autre du point de vue de l'égalité des sexes, comprenant, cette fois, trois jeunes femmes et huit jeunes hommes. Avec l'architecture et quelques recoins méconnus de l'ingénierie, l'humour demeure un des derniers bastions disciplinaires où la testostérone domine encore outrageusement.

«En moyenne, 80 % de nos élèves sont des gars, mais dernièrement on a vu la proportion des filles remonter, observe Louise Richer, directrice de l'ENH. Personnellement, je fais souvent la comparaison avec le jeu ou la chanson. Au Québec, on a beaucoup de comédiennes et d'excellentes interprètes, mais on a peu d'auteures de théâtre ou de télé et peu d'auteures-compositrices. Des filles comiques, il n'en manque pas, mais il manque d'auteures-interprètes comiques. C'est surtout ce coin du territoire de l'humour qui demeure encore à conquérir pour les femmes.»

Il n'y a qu'une seule femme (Marie-Claude Gérard, qui bosse pour l'agence Cossette) dans la liste en ligne des 21 «auteurs célèbres» diplômés de l'ENH et seulement deux finissantes (Claudine Mercier et Cathy Gauthier) parmi vingt hommes au tableau d'honneur des diplômés en humour.

Pourquoi? Osons même élargir la question. Pourquoi les hommes prennent-ils immanquablement le crachoir pour dérider les soupers de famille? Pourquoi au boulot, comme dans une classe, la place du bouffon appartient-elle à tous les mauvais coups à un gars?

«Je hais ça, ces affaires-là, répond la sympathique directrice. Je peux tout de même dire que "humour égale angle" et que les femmes ont tendance à nuancer les positions beaucoup plus que les hommes. Pour être humoriste, il faut assumer une prise de parole vigoureuse, dérangeante, avec un point de vue qui brasse la cage. Je le répète: c'est un mode d'expression à conquérir et je pense que les prochaines années de féminisation de cette profession vont nous réserver beaucoup de subtiles surprises...»

La théoricienne de l'humour Marielle Léveillé arrive à peu près au même constat. Elle souligne d'abord qu'il ne faut pas confondre sens de l'humour et domination masculine du champ humoristique. Après tout, on servait autrefois les mêmes arguments sexistes et fallacieux pour «prouver» la supériorité mâle dans à peu près tous les domaines culturels et scientifiques. «Comme on a l'habitude de voir des comiques hommes, on confère le comique aux hommes», résume-t-elle.

Mme Léveillé note ensuite que, pour susciter le rire — par le jeu, le texte ou le physique —, il faut prendre une distance par rapport au réel, à soi-même et à ses émotions. «Le rire est un "anti-émotion", dit-elle. Or les femmes, en général, semblent plus ancrées dans leurs émotions. Elles aiment rire, mais paraissent moins enclines à créer le rire. Culturellement, comme on en voit moins sur nos scènes, le public y est donc moins habitué. Par ricochet, il y a peu de filles qui aspirent à cette carrière. [...] Paradoxalement, je me suis toujours demandé pourquoi il y a plus d'humoristes femmes chez les anglophones et les Français. Est-ce une question de nombre ou d'ouverture d'esprit? Mystère.»

Elle-même sert de contre-exemple. Elle a écrit une maîtrise sur le stand-up. Elle continue de se produire périodiquement sur scène. «Je fais rire autant que les hommes avec qui je partage la scène. Accrocher le public, ça n'a aucun rapport avec le sexe, c'est une question de talent et d'expérience. Mais il faut dire que les spectatrices, dont je suis parfois, se laissent séduire plus facilement par un humoriste que par une femme qui fait le même métier.»

L'essayiste américain Christopher Hitchens a publié l'hiver dernier une «provocation» sur le sujet dans le magazine Vanity Fair. Il étaye une thèse toute simple: depuis la nuit des temps, les gars (laids, en général) font rire les filles (les belles en particulier) pour les séduire et obtenir des faveurs sexuelles, si possibles orales.

L'humour comme antichambre de la fellation? L'hypothèse se discute... «Christopher est un de mes amis, mais il est trop obsédé par les pipes et il devrait arrêter de parler de ce sujet, commente sérieusement le journaliste américain Jim Holt, auteur d'un tout nouvel essai sur l'histoire et la philosophie de l'humour (Stop Me if You've Head This). On peut quand même retenir que les hommes ont trouvé ce fabuleux moyen de séduire les femmes.»

Mme Léveillé commente cette hypothèse, sans grossièreté aucune. «C'est tout à fait vrai: les hommes développent leur côté comique d'abord pour séduire les femmes. La femme peut séduire par sa beauté, son intelligence, son charme, elle n'a pas besoin de faire rire pour attirer l'attention. Chez l'homme, c'est un plus. En la faisant rire, l'homme aide la femme à prendre la vie plus légèrement, il la délivre de son côté émotif. C'est libérateur pour elle.»

Son collègue de l'humour Robert Aird, un autre rare détenteur d'une maîtrise sur le sujet, observe que le sens de l'humour est une qualité hautement prisée par les femmes. Il rappelle qu'au siècle dernier, à l'époque du National de la Poune (Rose Ouellette), la majorité des sièges étaient occupés par des spectatrices. «Encore aujourd'hui, on dit que ce sont les femmes qui entraînent leurs conjoints voir les humoristes. [...] Mais attention! Elles ne sont pas non plus un public facile: mieux vaut opter pour la blague subtile que grossière...»

Ce qui pointe vers une autre bonne question sexuée: existe-t-il des différences fondamentales entre l'humour de gars et l'humour de fille? «Un gag est un gag; s'il est drôle, peu importe qu'il ait été écrit ou joué par un homme ou une femme, répond alors Marielle Léveillé. On rit et c'est tout. La différence se situe au niveau de la facture. À l'époque de Clémence DesRochers, l'humour des femmes était davantage de l'ordre de la description comique, d'une certaine poésie, présenté par des personnages fantaisistes. Aujourd'hui, la prestation des filles a beaucoup changé; c'est presque un compliment de dire à une humoriste qu'elle joue comme un gars. On entend par là qu'elle n'a pas dans son jeu et ses textes tout le froufrou féminin plus gentil que comique. C'est dommage, on dirait qu'une certaine forme d'humour disparaît au profit d'un style plus direct, voire standardisé.»