Portrait - La nouvelle route de la soie

Les véritables prouesses humaines en matière de soies d'araignée se font à Vaudreuil-Dorion au sein d'une petite entreprise, Nexia Biotechnologies, qui réalise l'un des rêves que caressait Louis Pasteur au XIXe siècle et qui devrait atteindre bientôt un objectif sur lequel s'acharne le Pentagone depuis 30 ans. Et ce n'est pas du cinéma.

De quoi s'agit-il? De biomimétisme, c'est-à-dire mimer ce que fait mère nature, en l'occurrence combiner la technique ancestrale de l'élevage de chèvres à la génétique de la soie d'araignée afin de produire en quantité industrielle des biomatériaux à haut rendement qui n'étaient pas disponibles auparavant. Essayer en somme de répéter ce que les araignées ont appris à faire depuis 400 millions d'années: des fils d'une efficacité incomparable.


Le Dr Jeffrey D. Turner, fondateur, président et chef de la direction de Nexia en parle avec un enthousiasme communicatif: «C'est incroyable qu'une créature aussi minuscule qu'on trouve dans notre jardin puisse créer un matériau aussi formidable grâce à des acides aminés, les mêmes éléments à partir desquels sont formés la peau et les cheveux. La soie d'araignée est une merveille de la science des matériaux, une structure de nanofibres autoassemblée, biodégradable, à haute performance, qui fait le dixième du diamètre d'un cheveu humain et qui peut arrêter une abeille volant à 30 kilomètres à l'heure sans se rompre. La soie d'araignée a éclipsé toutes les réalisations humaines en science des matériaux jusqu'à ce jour.»


Cela explique pourquoi depuis fort longtemps les scientifiques et les ingénieurs ont cherché à reproduire cette fabrication géniale. Malheureusement, il est impossible de domestiquer les araignées ou d'en faire l'élevage, puisqu'elles ont un sens du territoire très développé et qu'elles se dévorent entre elles.





Par hasard


Le Dr Turner est arrivé à sa découverte presque par hasard. Détenteur d'un doctorat en biologie moléculaire et de deux maîtrises, l'une en chimie des protéines, l'autre en physiologie animale, il a enseigné au Collège Macdonald (Université McGill) de 1987 à 1994 et il y a dirigé un programme de recherche en génétique moléculaire des bovins laitiers.


Il était par ailleurs très intéressé par le développement technologique. Ayant remarqué qu'avec un animal consommant du foin et de l'eau on pouvait obtenir à faible coût du lait et beaucoup de protéines, il se disait qu'il y avait un potentiel intéressant du côté de la recherche de médicaments. Puis dans ses travaux, il a constaté une grande similitude entre une cellule de l'araignée pour la production de la soie et une cellule (sur un total de 70 000 gènes) de la chèvre pour la production du lait. Il s'est dit qu'en mettant cette cellule de l'araignée dans la chèvre, peut-être y aurait-il production de soie par la chèvre. Cela a marché.


Partant de là, il a élaboré sa stratégie d'utiliser des chèvres transgéniques. Son troupeau installé dans trois fermes, dont deux à Saint-Télesphore au Québec et une à Plattsburg dans l'État de New York compte présentement 1500 bêtes dont 100 qui sont transgéniques. Son objectif est d'augmenter son troupeau jusqu'à 5000 chèvres transgéniques dans deux ans, de manière à pouvoir répondre à la demande pour des utilisations médicales, militaires et industrielles.





Appuis financiers


Par ailleurs, Nexia a pu, à partir de 1993, compter sur des appuis financiers fort sérieux, à commencer par Innovatech du Grand Montréal et MDS Capital de Toronto qui a fait son premier investissement au Québec dans Nexia. À ce jour, cette jeune entreprise a pu obtenir 24,7 millions en capitaux privés et 42,4 millions grâce à un appel public à l'épargne. Émise à 8 $, l'action de Nexia se négociait 4,15 $ vendredi dernier. M. Turner ajoute que sans le programme de crédit d'impôts du gouvernement québécois, il n'aurait pas pu lancer sa compagnie et que les mesures d'appui de l'État équivalent à un investissement de 40 millions.


L'entreprise jouit néanmoins d'une brochette prestigieuse de partenaires, dont le fonds de pension Teachers d'Ontario, Sofinov, filiale de la Caisse de dépôt du Québec, Royal Bank Ventures, etc. M. Turner conserve 15 % des actions et demeure le plus important actionnaire individuel. Nexia se retrouve aujourd'hui avec 34 millions en banque et avec des dépenses d'environ un million par mois, elle a suffisamment d'argent pour fonctionner à ce rythme pendant deux ans et demi. M. Turner songe à une émission sur le marché américain, sur Nasdaq probablement, d'ici un an ou deux, si le marché est favorable. Il espère que les ventes de l'entreprise démarreront sérieusement en 2004. Pour l'instant, les revenus sont d'environ 500 000 $ par année.


Outre ses actionnaires conventionnels, Nexia a conclu une entente tripartite avec le Pentagone à Washington et le ministère de la Défense du Canada. Le Dr Turner ne veut pas donner trop de détails sur cette entente, mais il mentionne que les Américains veulent avoir accès à sa technologie, particulièrement en ce qui concerne la fabrication de vêtements pare-balles en tissus souples et légers capables de résister aux projectiles les plus dévastateurs qui soient. Dans l'état actuel des recherches, les tissus faits avec la soie d'araignée produite par les chèvres transgéniques peuvent arrêter une balle de calibre 22. «Nous sommes à 70 % de notre objectif», ajoute le président. Le marché militaire pourrait atteindre 400 millions par année. Présentement, les soldats qui doivent grimper les montagnes d'Afghanistan portent des vestes anti-balles contenant des plaques d'acier très lourdes.





Multiples débouchés


Nexia, qui emploie une centaine de personnes, consacre 20 % de son effort de recherche à des produits médicaux et le reste à divers matériaux. Dans le domaine médical, la soie d'araignée peut servir à fabriquer des filets chirurgicaux, à des greffes artérielles et à des sutures. Dans le secteur industriel, M. Turner mise beaucoup sur les lignes à pêche, un marché de 500 millions par année. La soie d'araignée, plus souple, résistante et légère pourrait remplacer les lignes en nylon et en kevlar. Les tamis des raquettes de tennis pourraient à terme être constitués de cette matière.


Le produit principal de Nexia est commercialisé sous la marque de BioSteel. Il est fait à base de protéines recombinantes de soie d'araignée. Nexia détient les droits exclusifs et mondiaux aux brevets généraux à l'égard des gènes et des protéines de soie élaborées par son troupeau de chèvres transgéniques. Ce troupeau, au fait, n'est pas le résultat d'un clonage, mais il se développe selon la méthode conventionnelle de reproduction avec des mâles et des femelles qui, elles, portent le gène régissant la production de la protéine htPA (activateur tissulaire de plasminogène humain) dans leur lait. Cette protéine complexe est similaire à une autre commercialisée actuellement pour le traitement des crises cardiaques et qui est très coûteuse. Nexia pourrait offrir sa protéine à un coût nettement inférieur.