Quinze mois à analyser les glaces de l'Arctique

L’Amundsen dans l’archipel de l’Arctique. Photo: George Tombs
Photo: L’Amundsen dans l’archipel de l’Arctique. Photo: George Tombs

En juillet 2007, le brise-glace Amundsen quittait le port de Québec pour un trajet de 50 000 kilomètres d'une durée de 15 mois devant le mener autour du Labrador, dans la baie d'Hudson et l'archipel de l'Arctique, jusqu'à 81 degrés Nord. Pas question ici de tourisme, mais de mener à bien un projet imposant: celui de recherches faites dans le cadre de l'Année polaire internationale. À bord, les scientifiques viennent de partout dans le monde. Notre collaborateur a eu le privilège de les côtoyer quelques semaines ce printemps.

À la timonerie, la capitaine de la Garde côtière Lise Marchand donne l'ordre de renverser la vapeur. L'Amundsen, brise-glace écarlate de 98 mètres de long, s'immobilise dans la banquise de la mer de Beaufort. De l'eau renvoyée à la surface par les hélices se répand sur les glaces, les rend turquoise, dégage une panache de vapeur puis gèle aussitôt. Même au printemps, il fait moins 57 °C avec le facteur de refroidissement. D'un air impénétrable, une ourse polaire et son ourson rôdent à tribord. Plus loin, au nord-ouest, se trouve l'île Banks, là où se situe le chenal de séparation circumpolaire, cette faille qui se refait chaque année à la surface de la glace et qui marque la distance entre les glaces mobiles et celles rattachées au rivage.

Cette scène a de quoi faire frémir. Mais elle est devenue bien familière pour les 40 membres québécois de l'équipage de l'Amundsen, de même que pour leurs passagers,

40 scientifiques et étudiants de 2e et de 3e cycle provenant de l'Amérique du Nord, de l'Europe et de l'Asie venus, chacun à leur façon, mesurer les changements climatiques significatifs qui surviennent dans l'Arctique ainsi que leur impact sur les humains et la biodiversité.

Car l'Amundsen n'est pas un brise-glace comme les autres. Après avoir été en service de 1979 à 2000 comme brise-glace fluvial pour la Garde côtière canadienne sous le nom de Sir John Franklin, il a subi une transformation majeure au chantier maritime des Méchins, en Gaspésie. Dorénavant équipé de laboratoires et d'instruments ultramodernes, le navire est rebaptisé Amundsen, en l'honneur de l'explorateur norvégien Roald Amundsen, le premier homme à avoir franchi le passage du Nord-Ouest en 1903-06. Depuis, il sert à la recherche de pointe dans l'Arctique.

Des bras

Dans le cadre de ce périple de 15 mois dans le Grand Nord, les membres de l'équipage et les scientifiques forment une véritable communauté. Ils passent la journée à travailler ensemble, alors qu'en soirée les membres de l'équipage assistent volontiers aux conférences données par les scientifiques.

L'équipage assure également toute la logistique des expériences, effectuant des vols d'hélicoptère pour repérer l'état des glaces, repositionnant l'Amundsen afin de s'approcher de glaces solides pour y installer des équipements lourds et y prélever des échantillons, retrouvant enfin de l'eau libre pour y descendre des équipements robotisés qui vont explorer le fond boueux de la mer de Beaufort.

De leur côté, les scientifiques sont parfois en mesure de donner un coup de main à l'équipage — par exemple lorsque, en avançant dans les glaces, l'Amundsen heurte une crête de pression d'une épaisseur de cinq mètres. Les membres de l'équipage et les scientifiques font alors front commun.

«Dans ce temps-là, on joue avec des manoeuvres simples et aussi avec la condition des réservoirs, la quantité de ballast que l'on a à bord du navire, explique la capitaine Lise Marchand. En allégeant l'avant, on lui permet de relever un peu son étrave et on permet à l'eau, lorsque la propulsion est en marche arrière, de passer sous le navire et de le dégager. Certaines fois, nous devons percer des trous sur la glace le long de la coque du navire. Grâce aux scientifiques, on a un système de terrières à gaz, d'un diamètre de six à dix pouces. En faisant quelques trous en ligne ou en quinconce, l'équipage et les scientifiques arrivent à créer une zone de faiblesse dans la glace, puis on se déprend... »

En effet, pour l'équipage et les scientifiques à bord de l'Amundsen, hiverner dans le Grand Nord, c'est tout un travail de bras. Pour maintenir une plateforme dans les conditions extrêmes de la mer de Beaufort, il faut connaître les différents types de glace et avancer avec beaucoup de prudence. Selon le premier officier Claude Lafrance, «ici, au large de l'île Banks, on a une glace de première année qui est très épaisse, alors il faut être très précautionneux quand on navigue dans ces glaces, si on les compare à la glace dans le fleuve Saint-Laurent. Avec des températures de moins 25 et moins 30 °C, sans compter le vent, c'est une glace qui épaissit rapidement. Une glace de plusieurs années va être d'un bon bleu. L'étrave du brise-glace est renforcée, le flanc est moins épais, alors si on prend de la glace de plusieurs années sur le côté, cela peut endommager la coque du navire».

Des phoques, du vent et des renards

Pour Yves Gratton, océanographe physicien à l'INRS-Eau, Terre et Environnement, il s'agit d'une cinquième campagne sur l'Amundsen. Jour après jour il s'installe dans la salle de contrôle du puits de déploiement, une ouverture pratiquée dans la coque du navire qui consiste en deux portes étanches, l'une au niveau de la base de la coque et l'autre à l'intérieur pour éviter que la glace pénètre dans le navire. En station, on l'ouvre et on peut descendre des appareils directement dans l'eau, sans devoir sortir.

«La rosette est l'équipement le plus utilisé, précise-t-il, car elle sert à toutes les disciplines. Elle consiste en 24 bouteilles qu'on peut fermer par informatique à différentes profondeurs. On peut donc ramener des échantillons d'eau de différentes profondeurs, pour des biologistes et des chimistes. Pour les physiciens, on a des senseurs qui mesurent la température, la quantité de sel dans l'eau, le potentiel d'hydrogène, la quantité d'oxygène dissout, la quantité de fluorescence, la transparence de l'eau, etc.»

À l'occasion, l'équipe de M. Gratton reçoit de la visite imprévue. «Les phoques sont extrêmement rapides à déterminer à quelle fréquence les gens viennent échantillonner, et au bout de quelques jours il y a souvent quelques phoques dans le puits de déploiement qui apparaissent avant l'échantillonnage!»

D'autres scientifiques travaillent à l'extérieur, se pliant à des conditions extrêmes.

«Je sors assez régulièrement sur la banquise, tous les deux jours, collecter des échantillons, des carottes de glace», dit Gauthier Carnat, ancien de l'Université libre de Bruxelles, qui poursuit aujourd'hui un doctorat à l'Université du Manitoba. «C'est parfois dur de tenir le coup avec le vent. C'est très éprouvant de travailler par un froid intense, car le métal travaille très fort et c'est difficile de faire fonctionner les instruments. Le vent est pénible aussi: il emporte la moindre chose qu'on laisse traîner, et c'est difficile de se déplacer, de se mouvoir, d'effectuer un simple geste... »

Chantal Lacoste poursuit une maîtrise à l'Institut des sciences de la mer de l'Université du Québec à Rimouski. Elle a la sensation d'être toute petite dans cet immense terrain de jeu qu'est l'Arctique. «C'est un environnement qu'on a beaucoup de difficultés à comprendre, un environnement extrême. Mais ça remet beaucoup les choses en perspective par rapport à la vie, à la recherche, à nous-mêmes, à nos limites.» Mme Lacoste fait du carottage de glace afin d'y prélever des échantillons de saumure, dans laquelle évoluent des micro-organismes invisibles à l'oeil nu.

La capitaine Lise Marchand, elle, s'intéresse davantage aux grandes espèces qu'aux microbes. «On est dans une zone où c'est le domaine de l'ours polaire et des petits renards blancs. L'ours blanc est une bête imprévisible et curieuse. On se sert de fusils comme moyen d'avertissement: on peut tirer pour éloigner l'animal afin que cela ne représente pas un danger pour les équipes qui travaillent sur la glace.»

Quant aux renards, ils sont plus audacieux, raconte encore la capitaine. «Lorsqu'on a fait quelques parties de soccer et de hockey sur la glace, malgré les cris enthousiastes des participants et des spectateurs, un renard argenté est venu presque se joindre à la partie!»

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Collaboration spéciale