Du Grand Nord... à la lune Europe

Photo: George Tombs
Photo: Photo: George Tombs

Autour du brise-glace rouge, la banquise, figée, d'une blancheur aveuglante, s'étend à perte de vue. Comme la mort. Mais les apparences sont trompeuses, dit Jody Deming, chercheure à l'Université de Washington à Seattle et directrice scientifique d'une récente campagne à bord de l'Amundsen, dans le cadre de l'Étude sur le chenal de séparation circumpolaire. Loin d'être morte, dit-elle, la glace de mer est sillonnée de minuscules canaux de saumure, aux allures de fils d'argent. Ces canaux regorgent de sel, sont capables de résister au froid intense, et abritent à leur tour des microbes unicellulaires.

C'est en 1998, en rentrant à Seattle d'une expédition dans le Grand Nord à bord du brise-glace Pierre-Radisson, que Mme Deming regarde bouche bée des images provenant de la lune jupitérienne Europe, transmises par la sonde spatiale américaine Galileo. Mais oui, se dit-elle, la surface lisse d'Europe ressemble aux glaces polaires: elle est traversée ça et là par des crêtes, dômes et blocs. Elle décide dès lors de consacrer ses énergies à ce domaine émergent de recherche. La même année, la NASA fonde son Institut d'exobiologie près de San Jose en Californie.

L'exobiologie vise à étudier l'apparition de la vie sur Terre dans des conditions extrêmes, afin de dresser des parallèles avec des conditions propices à la vie ailleurs dans le système solaire. C'est ainsi que l'exobiologie — l'étude des hypothèses — repose sur l'examen des microbes bien réels dans nos glaces polaires.

«J'étudie les petits animaux qui habitent à l'intérieur de la glace de mer», dit Maike Kramer, qui passe six semaines à bord de l'Amundsen dans le cadre de ses travaux de doctorat à l'Université de Kiel, en Allemagne. «Les canaux de saumure à l'intérieur de la glace de mer regorgent d'eau liquide d'une très haute salinité. Ces canaux de saumure se créent lorsque l'eau de mer gèle; l'eau est la seule partie qui gèle réellement alors que les sels sont expulsés en dehors de la matrice de glace et demeurent à l'intérieur de ces canaux de saumure... À l'intérieur de ces canaux, on peut rencontrer des algues, des bactéries, des virus et même certains animaux.

«Jusqu'à présent nous avons trouvé les larves de petits crustacés qu'on appelle des copépodes. On peut voir les copépodes adultes à l'oeil nu, mais pour l'instant il n'y a que des larves minuscules, alors il faut utiliser un microscope.... Ils sont très intrigants, car on les connaît à peine. On ne les a découverts que dans les années 1980. Nous ne savons pas comment ils s'adaptent à la haute salinité, ni comment ils se nourrissent, ni quel est leur rôle dans la chaîne

alimentaire.»

«En termes d'exobiologie, ajoute Mme Deming, on pense aux microbes du début, ceux ayant réussi à s'implanter sur la Terre il y a 3,8 milliards d'années. Il est possible que ces microbes aient été dispersés par des comètes. Or, la lune jupitérienne Europe, la sixième lune du système solaire, est recouverte d'une banquise et constitue une candidate extrêmement prometteuse. Par ailleurs, tout semble indiquer que sous la banquise d'Europe se trouverait un océan liquide au fond duquel existeraient des sources de chaleur.»

«À travers les âges, et grâce à leur évolution, ces microbes terrestres ont pu développer certains attributs physiques leur permettant de vivre dans les glaces», ajoute Dave Barber, climatologue polaire à l'Université du Manitoba et scientifique en chef de l'Étude sur le chenal de séparation. «Nous cherchons à étudier ces écosystèmes à la fois pour en comprendre le fonctionnement et pour développer des techniques que l'on pourra ensuite miniaturiser et installer à bord de sondes spatiales autonomes à destination de Mars et d'Europe, à la recherche de la vie.»

Si le soleil semble indispensable à la vie sur la Terre, il pourrait exister d'autres sources de chaleur, telles que le volcanisme ou encore des marées, sur des corps célestes plus reculés du système solaire.

Mais à quoi ressemblerait la vie sur Europe, où la température de surface frôle les -173 degrés Celsius et ou la banquise pourrait atteindre une épaisseur de plusieurs kilomètres? «Les ingrédients de la vie basée sur le carbone sont présents partout dans l'univers», souligne Jere Lipps, exobiologiste à l'Université de la Californie à Berkeley et spécialiste de l'Antarctique.

«Ils sont transportés par des météorites, des astéroïdes et des comètes vers des corps planétaires. De plus, la proximité d'Europe à Jupiter, la force des marées lunaires exercée par cette immense planète, et les déformations sévères de la croûte de glace en surface nous font croire qu'au fond des océans d'Europe, il existerait vraisemblablement des cheminées hydrothermiques. L'hypothèse de la vie semble donc suffisamment probable pour justifier des recherches.»

La sonde Galileo a pris six ans pour faire la navette entre la Terre et Jupiter. Les exobiologistes espèrent que la NASA trouvera les moyens d'envoyer une nouvelle sonde à Europe. De plus, en raison de la présence d'eau glacée, les planètes Mercure et Mars, de même que plusieurs lunes de Saturne, représentent des cibles intéressantes. En attendant, les exobiologistes comptent bien poursuivre leurs recherches dans la banquise du Grand Nord....

Collaboration spéciale
1 commentaire
  • Francis Déry - Inscrit 26 mai 2008 11 h 18

    La taille de ces canaux

    Je m'interroge sur le diamètre de ces canaux.
    Sont-ils assez larges pour faire passer des minisondes téléguidés ou faudrait-il employer des méthodes perturbantes ?

    Nos banquises sont d'excellents terrains pour expérimenter la technologie d'exploration spatiale. Mais il faut penser à un point : le matériel d'exploration se doit d'être stérile et non-polluant pour éviter la contamination du milieu sondé.

    Ce serait dommage de dire qu'on ne saura jamais si une planète a déjà porté la Vie, mais que maintenant, elle soit vivante.