Fernand Dumont - «Un grand penseur de notre époque»

À la fois sociologue, philosophe, théologien, essayiste et poète, Fernand Dumont fut un grand penseur. Onze ans après son décès, les Presses de l'Université Laval publient ses oeuvres complètes.

Fernand Dumont est «un grand penseur de notre époque», parmi les meilleurs de la seconde moitié du XXe siècle, estime Serge Cantin, spécialiste de son oeuvre et de sa pensée et professeur au département de philosophie de l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

Les Îuvres complètes de Fernand Dumont, publiées aux Presses de l'Université Laval, seront lancées ce jeudi 8 mai. Membre du comité d'édition, M. Cantin en a rédigé l'introduction générale. «C'est une oeuvre profondément transdisciplinaire, indique-t-il. Dumont ne se souciait pas beaucoup de se définir intellectuellement, de décliner son appartenance à quelque discipline que ce soit. Ce genre de débat ne l'intéressait guère. Ce qui l'intéressait, comme il le disait souvent, c'étaient des problèmes qui peuvent être traités philosophiquement, sociologiquement, anthropologiquement ou religieusement.»

Né en 1927, Fernand Dumont a enseigné au département de sociologie de l'université Laval de 1955 à 1994. Une partie de ses travaux, théoriques et philosophiques, portent sur les sciences de la culture (tomes I et II des Îuvres complètes). Le Lieu de l'homme (1968) en fait partie. «C'est le chef-d'oeuvre de Fernand Dumont», estime Serge Cantin. L'intellectuel y développe sa théorie de la culture, notamment sa distinction entre culture première et culture seconde.

Pour lui, la culture première est «le monde familier, ce dans quoi l'homme est comme un poisson dans l'eau, le rapport premier d'appartenance au monde, les modes de vie, la vie quotidienne, ce qu'il appelle aussi la culture commune et la culture comme milieu», explique le professeur de l'UQTR. «La culture seconde, c'est la culture comme horizon, où le monde devient objet de réflexion, à travers la littérature, les arts, la philosophie.» L'élargissement du fossé entre culture première et culture seconde a préoccupé Fernand Dumont toute sa vie, indique M. Cantin.

La Dialectique de l'objet économique, la thèse de doctorat de Dumont, paraît en 1970, suivie du recueil d'articles Chantiers en 1973 et du livre Les Idéologies l'année suivante. Viennent ensuite L'Anthropologie en l'absence de l'homme (1981), Le Sort de la culture (1987) et L'Avenir de la mémoire (1995).

Études québécoises

Un autre aspect du travail de Fernand Dumont, peut-être davantage connu, porte sur les études québécoises (tome III des Îuvres complètes). «Dumont considère que le rapport au passé, à l'histoire, est essentiel pour comprendre une société et pour bâtir un projet de société pour l'avenir. Pour lui, sans mémoire, il est impossible de construire une société cohérente», indique Fernand Harvey, professeur à l'INRS-Urbanisation, Culture et Société et auteur de la présentation du tome sur les études québécoises.

Fernand Dumont a toujours maintenu un intérêt pour la société québécoise, tant comme sociologue que comme intellectuel engagé, souligne le professeur de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS). «Son oeuvre théorique sur la culture a, à mon sens, une dimension universelle. Dumont considérait qu'on ne pouvait pas pour autant se détacher du milieu dans lequel on pensait. Pour lui, on pouvait penser l'universel à partir de conditions historiques et géographiques spécifiques, en l'occurrence à partir du Québec, et non pas d'une façon complètement abstraite, comme certains auraient pu le prôner.»

Fernand Dumont fait paraître La Vigile du Québec en 1971. En 1993, il publie Genèse de la société québécoise, qui traite de la construction d'une «référence», de discours identitaires. Son livre Raisons communes paraît en 1995. D'aucuns critiqueront par la suite ce qu'ils percevaient comme sa vision de la nation. «Dans les discussions polémiques où on essaie de simplifier sa pensée, de la caricaturer même, on l'a assimilée à un nationalisme ethnique qui serait purement défensif et méfiant de l'étranger. Je pense que ce n'est pas comme ça qu'il voyait les choses. Sa pensée était très nuancée», affirme M. Harvey.

Fernand Dumont prônait «une cohésion sociale à partir de la nation, donc à partir d'une référence historique», mais il disait «du même souffle que cette vision n'excluait pas pour autant l'intégration d'apports extérieurs», indique-t-il. L'auteur de Raisons communes n'aurait toutefois sans doute pas adhéré à l'idée d'un multiculturalisme civique ne tenant pas compte de cet ancrage historique, ajoute-t-il.

Études religieuses

La préoccupation de Fernand Dumont pour la culture se retrouve tant dans ses études québécoises que dans ses études religieuses (tome IV). L'intellectuel était soucieux des rapports entre foi chrétienne et culture. Pour lui, la foi chrétienne devait ainsi s'accompagner de figures, de signes, de formes visibles, indique Pierre Lucier, titulaire de la Chaire Fernand-Dumont sur la culture à l'INRS et professeur invité au département des sciences des religions de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

M. Lucier, qui a rédigé le texte de présentation du tome IV, souligne que Dumont appréhendait les questions religieuses à partir d'un point de vue de l'intérieur plutôt que de l'extérieur. Croyant, Fernand Dumont avait des réticences par rapport aux approches voyant la religion comme un objet d'étude extérieur, explique-t-il.

Dans le livre Pour la conversion de la pensée chrétienne, publié en 1964, Dumont est très critique par rapport au caractère autoritaire, dogmatique, ritualiste et conservateur de l'Église de l'époque, indique M. Lucier.

En 1987, Fernand Dumont obtient un doctorat en théologie. En 1996, il publie Une foi partagée. Dans ce livre, il fait un témoignage, il «partage sa foi, avec ses doutes et ses hésitations», dit M. Lucier.

Poésie, mémoires et pertinence

François Dumont, professeur de littérature à l'université Laval, présente pour sa part le cinquième tome des Îuvres complètes, regroupant les poèmes et les mémoires de son père, parues en 1997 sous le titre Récit d'une émigration.

Jacques Beauchemin, professeur de sociologie à l'UQAM, signe le texte de présentation du premier tome, et Julien Goyette, professeur d'histoire à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR), celui du deuxième tome. Léo Jacques était quant à lui responsable du projet aux Presses de l'Université Laval.

L'auteur de l'introduction générale, Serge Cantin, souligne que Dumont était un intellectuel très engagé dans son temps, mais qu'il n'a pas cherché à coller à l'actualité. «C'est tant mieux, estime-t-il. Une oeuvre qui veut trop coller à l'actualité risque de tout perdre avec elle.» Le professeur de philosophie croit au contraire que l'oeuvre de Dumont est appelée à avoir «une longue vie, une longue pertinence». Il ne faut pas y chercher des réponses toutes faites, des recettes, indique-t-il. «Il y a moins de vérités dans cette oeuvre que d'interrogations sur le sens même de nos vérités.»

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Collaboratrice du Devoir
6 commentaires
  • Renaud-Jules Deschênes - Inscrit 3 mai 2008 10 h 36

    Un penseur, un vrai penseur oui, mais un grand non...

    Chers amis, votre article est juste à plusieurs titres. Fernand Dumont un penseur, c'est déjà pas mal. Un "grand penseur" c'est trop.Il était tout au plus, "un grand intellectuel"un excellent professeur et un homme d'une grande probité, même si torturé en permanence par ses origines et le passage d'un milieu modeste à une sorte d'énarque. La question de l'universel chez Dumont n'était pas claire, mais il avait compris que l'universel est tout entier dans le singulier. Il est vrai que sa pensée est fort nuancée et que Dumont était un homme raffiné et subtil. Les professeurs des Universités: Serge Cantin et autres ont bien lu l'oeuvre de Fernand Dumont. Ils soulignent les points de force de celle-ci. Fernand n'était pas Spinoza, ni Montaigne, ni Pascal. Il possédait une signature qui est celle d'une époque mais qui demeure un chantier de permanence et de civilisation, par la force de ses constructions. Nous oublions le magnifique livre sur les idéologies, une pièce d'anthologie, un travail très original sur les représentations symboliques. Enfin, ce qui m'inquiète un peu ce sont les parasites intellectuels, les croque-morts de la pensée comme Lucier qui s'emparent de l'oeuvre de Dumont pour faire vitrine à l'INRS. Dumont était un créateur, Lucier est un fonctionnaire profiteur qui s'inscrit dans la démarche de Dumont pour administrer sa retraite dorée aux frais du gouvernement. Un véritable administrateur public qui mène l'oeuvre dans le cadre étroit d'une pensée inane: la sienne. Voilà le danger. Renaud Jules Deschênes

  • Stéphane Martineau - Inscrit 3 mai 2008 14 h 40

    Parution à saluer

    Bravo aux éditeurs,

    L'intégrale de l'oeuvre de Fernand Dumont, un lègue immense, une pensée fine, une écriture toujours belle, un intellectuel comme on en fait peu...bref, ce projet devait voir le jour ! Bravo et merci à tout ceux qui y ont oeuvré.

  • réal rodrigue - Inscrit 3 mai 2008 21 h 22

    Tradition et créativité

    Fernand Dumont représente l'intellectuel suffisamment incarné pour conjuguer l'acquis et le possible, la tradition et l'ouverture d'esprit. Il a compris que l'individu vit quelque part, tire ses sucs d'un passé qui demeure présent quoiqu'on en dise, et en même temps aspire à engager ses forces en de nouveaux défis que nous baptisons problèmes à résoudre. C'est clair aussi bien en ce qui touche les problèmes politiques qui se posent toujours pour nous Québécois, que pour ce qui concerne la foi catholique reçue avec notre langue maternelle - le français. Il avait su réconcilier dans sa vie et sa pensée ce qui semble en opposition: la fidélité à notre passé et l'engagement dans le présent, les exigences de la raison et celles de la foi. Ses oeuvres continuent de me stimuler, et je remercie tous ceux et celles qui ont pris l'heureuse initiative de faire paraître en corpus l'ensemble de ses écrits.
    Vôtre,
    Réal Rodrigue
    Mansonville

  • Roland Berger - Inscrit 4 mai 2008 16 h 51

    Ni chair ni poisson

    À l'instar de Claude Ryan, Fernand Dumont a été un artiste du juste milieu, cette espèce de vue de l'esprit qui n'a malheureusement aucune correspondance dans le réel et qui permet d'éviter élégamment la prise de position : ni la foi ni la raison, ni le fédéralisme ni le souverainisme. Quel inconfort !
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario

  • voxclamentis voxclamentis - Inscrit 4 mai 2008 17 h 49

    Les raisons de son ostracisme médiatique étaient-elles raisonnables?

    L'absence de la signature de ce grand penseur en dehors des cercles strictement universitaires est un scandale éhonté et une perte inestimable pour la société québécoise.J'aimerais bien effectivement que l'on m'explique au nom de quelle conspiration assassine l'intellectuel qui a donné au Québec en 1993 le traité qui est considéré par plus d'un comme son acte de naissance sociologique(Genèse de la société québécoise),soit encore un parfait inconnu dans la grande sphère de la culture dite populaire.En effet sortez dans la rue et demandez à n'importe qui se trouvant sur votre chemin qui est Fernand Dumont,l'embarras que vous créerez à votre interlocuteur sera à la mesure de l'obscurantisme et de la médiocrité systématique qui est l'apanage de nos mass médias.Je me demande à l'occasion de son onzième anniversaire pourquoi les instances culturelles au québec quelles qu'elles soient insistent-elles autant à perpétuer ce clivage malheureux entre les figures académiques de l'économie du savoir et les avatars populaires relayés par les journeaux,radios et télévisions?Si Fernand Dumont était un humoriste il n'y aurait un seul gamin de Trois-Pistolles qui n'aurait su qui fut cet homme.Mais hélas ,au Québec il a été jugé par les ponces tout-puissants de la Curée médiatique que le pays à faire peut se passer de ces gardiens de la mémoire,il a été décrété dans une unaninimité d'autant plus efficace qu'elle est silencieuse et subtile que la patience du discours argumenté est un luxe dont la culture peut aisément se passer,que les voies de la pensée sont des embourbements qui finissent par étouffer et égarer l'esprit vierge et malléable des honnêtes citoyens,et qu'en conséquece,il serait de très mauvais goût de les accabler de chaînes argumentatives,on finirait par les lasser avec ces délicatesses savantes.Au Québec,la logique des côtes d'écoute est devenue la nouvelle idole qui décide depuis les salles de rédaction et les bureaux des attachés de presse qui a droit de vivre ou de mourir et ceci quelles que soient les attributions de compétence,d'originalité,de créativité et même de génie. Dumont a beau être le grand pionnier du champ de recherche de la sociologie québécoise,il suffit ainsi qu'on soupçonne que l'auditoire clignera de l'oeil dans l'intervalle de deux prémisses d'une de ses propositions,eh bien il vient d'étre ravalé au rang des mononcle poussiéreux qui passent mal à l'écran,de nostalgique de la messe qui s'écoute parler. Tout débat désincarné,toute tentative d'arraisonner le réel par des voies qui s'éloignent de la flatterie du bas-ventre,en dehors des registres rassurants et accomodants de l'émotivité plurielle,tout effort donc de penser est frappé d'un soupçon de luxe,de snobisme dépassé.A ce nivellement par le bas qui disqualifie d'office tout analyse un tant soit peu exigeant de l'espace des médias s'ajoute une naïveté élevée en dogme consistant à opérer une réduction imbécile de la pensée de tout homme croyant à la confession religieuse dont il se réclame. Qu'il s'agisse de Fernand Dumont, de Camille Laurin, et plus près de nous, de Charles Taylor, tous des luminaires qui brillent de tous leurs feux ailleurs qu'au Québec,toujours cette tare qui caractérise la presse québécoise à investir l'oeuvre pour ce qu'elle est sans la réduire à une pauvre carricature cléricalisante. Il serait temps que le milieu culturel québécois questionne les présupposés de cette éthique déficiente au nom de laquelle il départage les méchants et les bons et se croit autoriser à frapper impunément d'ostracisme les originalités les plus rares, les esprits les plus puissants. Même s'il s'agit de Fernand Dumont,soit l'intellectuel qui dans les années 60 avait mené avec une économie d'hommes et de moyens des études pionnières sur les idéologies au Québec à une époque (1967-1973) où l'historiographie sur le Québec contemporain demeurait embryonnaire. De plus, l'approche théorique privilégiée par Dumont dans l'analyse des représentations heurtait les courants néomarxistes alors en plein essor, particulièrement à l'Université du Québec à Montréal. Pour Dumont, en effet, l'idéologie n'est pas un simple reflet de l'infrastructure ; elle possède sa réalité propre qui agit à son tour sur la praxis. On peut imaginer, justement lorsqu'on connaît le despotisme avec lequel la grille marxiste s'imposait dans les sciences sociales,que ce sera là aussi un autre facteur d'exclusion. Ajouté à cela que le rapport de Dumont à l'indépendance du Québec a toujours été avisé de nuances qui ne pouvaient qu'indisposer une certaine élite politique au Québec. Il ne nie pas que « la souveraineté apporterait un indispensable support
    politique à la vitalité d'une culture francophone », mais à la condition d'y « instaurer
    une communauté politique [...] : une communauté de citoyens, un peuple si l'on
    veut, rassemblant tous les habitants du Québec97 ». Ceci étant dit, il ne se fait pas
    d'illusion : l'indépendance n'est pas la solution à tous les problèmes de la société
    québécoise et risque d'en décevoir plus d'un. Il dira :
    Que l'indépendance constitue l'unique espérance offerte à notre société [...], je ne suis
    pas le seul à n'avoir jamais cru à semblable fadaise. À trop prêter à la souveraineté, on investirait
    dans une utopie obsessive des engagements qui doivent se faire plus diversifiés,
    plus proches des situations