Mireille Mathieu, présidente - L'Acfas s'est placée à l'avant-garde de l'interdisciplinarité

«La recherche, dans la mesure où on est conscient et où on est d’accord avec le fait qu’elle doit ultimement servir à l’avancement et au bien-être de la société, devrait être financée non seulement par les fonds publics mais aussi par les
Photo: «La recherche, dans la mesure où on est conscient et où on est d’accord avec le fait qu’elle doit ultimement servir à l’avancement et au bien-être de la société, devrait être financée non seulement par les fonds publics mais aussi par les

Des facteurs majeurs ont causé des changements dans la recherche au cours des dernières années, en ce qui concerne tant sa mission que ses champs d'activité et ses chercheurs. L'interdisciplinarité n'apparaît plus comme en émergence, elle est devenue une règle. Dans tous ces remous, l'Acfas tend à s'ajuster et garde le cap au titre du plus grand regroupement francophone de chercheurs. Le point sur la recherche avec sa présidente, Mireille Mathieu.

En plus de présider l'Acfas pour une deuxième année, Mireille Mathieu mène de front une carrière en enseignement et en recherche à l'Université de Montréal. Elle dégage une première caractéristique majeure de la recherche contemporaine: «Si on parle du Québec comme tel, je pense qu'il y a eu des axes majeurs de changement en santé, en sciences et en technologies, et en sciences sociales également. D'une part, il y a tout le foisonnement ou le développement de la recherche multidisciplinaire. Maintenant, on voit très bien et très souvent des équipes qui oeuvrent en commun. À titre d'exemple, prenons l'environnement: vous allez avoir dans un groupe de recherche des chercheurs qui viennent d'horizons aussi divers que les sciences biologiques, la physique de l'atmosphère, la psychologie et la sociologie, parce que qui dit changements climatiques dit aussi quels sont les comportements à changer et comment y arriver. C'est un exemple que je donne, mais il en va de même en santé et dans bien d'autres champs.»

L'université québécoise a tiré son épingle du jeu dans cette mouvance. «Le Québec avait déjà une couleur, une spécificité qui le démarquait assez bien du reste du Canada sur ce plan. Il y a déjà 20 ans s'effectuait ici de la recherche en équipe, en partenariat. Nos fonds subventionnaires ont fait en sorte de structurer celle-ci de cette façon-là et, avec le temps, ce sont devenus des réseaux de plus en plus étendus et de plus en plus performants qui ont vu le jour et qui ont servi aux chercheurs québécois pour aller chercher du soutien.»

Internationalisation et adaptation

La recherche québécoise a suivi le courant mondial et elle s'est internationalisée. «Absolument! Quand je dis que les réseaux sont de plus en plus étendus, je constate qu'ils le sont en direction du Canada anglais et des États-Unis, mais ils le sont aussi vers l'Europe et vers l'Asie. Les bailleurs de fonds en ont tenu compte puisque cela fait partie de leurs exigences. Je donne un exemple de cette tendance, en dehors de la recherche, qui est celui du congrès de l'Acfas: l'année dernière, nous avions 250 conférenciers étrangers. Cette année, nous en aurons 400 qui proviennent de 35 pays.»

Elle se penche sur l'évolution de l'Acfas dans ce contexte et de façon générale. «Nous en sommes à notre 76e congrès en 2008 et il est certain que la mission de l'Acfas a évolué dans le temps sur le plan des stratégies et pour certains objectifs. Quand Marie-Victorin et ses collègues ont créé cette organisation, on voulait réunir les chercheurs "canadiens-français", comme on disait à l'époque, pour qu'ils puissent se parler, pour qu'ils trouvent les moyens d'être connus, pour que les Québécois comprennent leur travail et qu'ils s'imprègnent de leurs résultats. La préparation de la relève, et en quelque sorte la séduction de celle-ci, a toujours été au coeur de nos préoccupations, tout comme sa présence dans la société. Mais, avec le temps, on est passé d'une société qui regroupait surtout des hommes en sciences naturelles (génie, mathématiques) à une association qui regroupe 6000 membres dont plus de 50 % appartiennent au monde des sciences humaines et sociales ainsi que des lettres. Tout le savoir est maintenant présent et compris et, quant à la proportion hommes-femmes de nos membres, c'est devenu à peu près moitié-moitié.»

Dans les circonstances, elle se targue d'ajouter: «Il faut signaler à titre d'information que notre congrès, qui attire bon an mal an près de 5000 personnes, est le plus gros événement multidisciplinaire de ce genre au monde. C'est le seul congrès où on retrouve toutes les disciplines. Quant à l'interdisciplinarité, je ne dis pas que l'Acfas en a été la cause, mais, à tout le moins, celle-ci a bien saisi cette évolution, tant et si bien que lors de notre rencontre annuelle on a maintenant de plus en plus des colloques plutôt que des présentations individuelles libres; ceux-ci sont de plus en plus multidisciplinaires. Voilà une évolution qui est très importante et qui est de plus en plus marquée. On a "colloquisé" l'Acfas, comme le soulignait récemment un de mes collègues. On l'a fait en ayant soin de vraiment utiliser les modes de communication qui sont les plus riches.»

L'avenir de la recherche québécoise

En vertu de la Stratégie québécoise de recherche et d'innovation (SQRI) adoptée en décembre 2006, les augmentations ponctuelles pour les fonds subventionnaires prendront fin le 31 mars, au terme de la durée de vie de cette stratégie elle-même. Le temps des revendications sera arrivé, selon la présidente: «L'Acfas et tous les autres intervenants en recherche feront en sorte que le gouvernement comprenne que sa stratégie continue et qu'il l'étende après 2010; cette position est tout aussi vraie du côté d'Ottawa.»

Il y a d'ailleurs nécessité: «Les universités ont vu leur corps professoral se renouveler, même si ce ne fut pas à la hauteur et à la vitesse désirées, compte tenu de la situation financière déplorable des établissements; il y a quand même des gens qui partent et on en remplace un bon nombre. On a donc de plus en plus un bassin de chercheurs performants qui augmente et ces derniers sont désireux d'obtenir des subventions de recherche. Donc, si on veut garder celle-ci vivante et d'aussi bonne qualité, il va falloir que ces chercheurs ne reçoivent pas, à la suite de leur demande de subvention, une réponse du genre: "Votre projet a été recommandé mais il n'a pas été financé".»

Et que penser du plus grand espace occupé par le financement privé, particulièrement dans certains domaines? Mireille Mathieu s'y montre favorable, mais avec explications. «La recherche, dans la mesure où on est conscient et où on est d'accord avec le fait qu'elle doit ultimement servir à l'avancement et au bien-être de la société, devrait être financée non seulement par les fonds publics mais aussi par les fonds privés. Les chercheurs ont des comptes à rendre et doivent faire bénéficier la société des résultats de leurs travaux, et pas juste en termes de jargon scientifique. Je ne dirigerais pas un centre de liaison et de transfert comme je le fais, si je n'endossais pas ce point de vue.»

Elle pousse plus loin son raisonnement: «C'est un des axes de l'Acfas que ce lien entre sciences et société. À cet égard, je trouve qu'il faut aller chercher tous les fonds possibles, je crois que la recherche appliquée, orientée, c'est valable dans la mesure où les chercheurs n'y perdent pas leur âme. Il faut comprendre que souvent cette forme de recherche s'appuie sur le fondamental et qu'elle permet fréquemment, au moment où on obtient des résultats, de trouver d'autres hypothèses qui vont encore alimenter la chaîne de l'ensemble de la recherche. Il va de soi que je ne serais pas d'accord, comme la majorité de mes collègues, avec le fait qu'un chercheur accepte que ses résultats ne servent qu'à des fins mercantiles.»

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Collaborateur du Devoir