Un concurrent pour les États-Unis - La guerre de l'espace

Paris — Les Européens viennent d'affirmer un peu plus fort leur autonomie en donnant récemment le coup d'envoi au mégaprojet Galileo visant à mettre sur pied un système civil de navigation par satellite qui assumera les mêmes fonctions de positionnement et de datation que le GPS (Global Positioning System) élaboré et contrôlé par les militaires américains.

Les États-Unis voient d'un mauvais oeil ce nouveau concurrent qui grugera une part du lucratif marché des récepteurs et des services à valeur ajoutée. L'Union européenne (UE) a vite compris quant à elle qu'il s'agissait d'une nécessité autant pour assurer sa souveraineté et sa sécurité que pour accroître la performance et la fiabilité de la technologie, qui connaît une croissance exponentielle de ses applications et de ses utilisateurs.


Développé par le département de la Défense des États-Unis dans les années 1980 pour répondre à ses besoins de sécurité, le système de navigation par satellite — GPS en l'occurrence — s'est en effet rapidement démocratisé. D'abord embarqués à bord des avions militaires, les récepteurs GPS ont très vite gagné les navires, les avions civils et éventuellement les véhicules routiers, taxis et camions. Les Japonais les ont introduits dans leurs voitures afin de faciliter la localisation d'une destination compte tenu que l'adresse ne suffit souvent pas pour retrouver un lieu dans une ville nipponne. Aujourd'hui, alors que l'on peut se procurer un récepteur pour moins de 150 $, de simples randonneurs se munissent de cette nouvelle boussole guidée du ciel.


Puisque tant d'activités reliées à la vie économique et aux interventions militaires des pays dépendent maintenant du positionnement et de la référence de temps fournis par le GPS, l'Europe désire plus que jamais s'affranchir du joug américain. Surtout que les militaires américains ont l'entière maîtrise des signaux diffusés par la constellation de satellites du GPS.


«Jusqu'en mai 2000, les Américains dégradaient volontairement les signaux accessibles aux civils par mesure de protection contre tout usage mal intentionné, terroriste ou hostile, précise Bernard Mathieu, du Centre national d'études spatiales (CNES) à Paris. Par cette dégradation globale à l'échelle de la planète, la précision du positionnement ne dépassait pas les 100 mètres contre 15 à 20 mètres aujourd'hui. Les Américains ont abandonné cette stratégie pour une approche de contrôle régional, mais il n'est pas dit qu'ils n'y reviendront pas un jour lors d'un conflit.»


Dans les coins du monde où ils ont des intérêts en jeu, les Américains ont ainsi mis en place des moyens — regroupés sous le vocable de NAVWAR — permettant de supprimer les signaux disponibles aux civils quand ils le désirent et où ils le veulent. Ils ont par exemple fait appel au NAVWAR dans le cadre du conflit au Kosovo. Or, en brouillant les signaux normalement accessibles à la Yougoslavie — préservant toutefois les signaux cryptés pour les besoins des manoeuvres des forces américaines —, ils ont du coup privé des pays limitrophes comme l'Autriche du service de positionnement et de datation GPS. Une situation devenue aujourd'hui insoutenable pour des pays industrialisés comme les pays de l'UE.


M. Mathieu fait également remarquer qu'à l'instar de certains autres pays de l'OTAN, l'armée française a accès aux signaux GPS protégés par cryptage en vertu d'une entente signée avec les États-Unis. Mais cet accès dépend des clés de décryptage transmises par les États-Unis. Des clés que les Américains peuvent modifiées à leur guise si jamais une situation de conflit d'intérêts pointait à l'horizon...


Comme les Américains peuvent brouiller les signaux à tout moment, les utilisateurs n'ont aucune garantie de continuité de service. «Aujourd'hui, on utilise le GPS à nos risques et périls, tranche Bernard Mathieu. Il n'y a donc aucun régime de responsabilité — d'assurance — que les Américains sont prêts à endosser lors d'accidents.»


Pour sa part, Galileo prévoit de garantir la continuité de service en tout temps — même en situation de crise — à certaines infrastructures vitales, telles que les réseaux bancaires et de transport d'énergie. Galileo offrira un service sécurisé à l'aide de clé de cryptage à certains utilisateurs triés sur le volet, qui auront été contrôlés, authentifiés et répertoriés, souligne Bernard Mathieu.


Dans sa forme actuelle, le GPS ne livre aucun message renseignant l'utilisateur sur l'intégrité du signal qu'il reçoit. «Le GPS ne nous assure pas que les signaux qu'il diffuse sont valides et qu'ils nous permettront de calculer un positionnement juste, explique Bernard Mathieu. Or, quand on fournit l'intégrité des données diffusées comme le fera Galileo, on garantit aux utilisateurs que les signaux qu'ils captent et sur lesquels leur position est calculée sont fiables. Si le moindre signal est erroné en raison d'une panne satellitaire, par exemple, un système de monitoring prévient l'utilisateur dans un délai très court.»


Dans le transport aérien, où la sécurité des passagers est en jeu, les signaux de radionavigation employés pour piloter doivent être éprouvés et répondre à des normes très strictes définies par l'OACI. Au moment de l'atterrissage, par exemple, le pilote doit en effet savoir si la mesure qu'il fait de sa position est bonne ou fausse en moins d'une seconde. Le GPS n'offre pas actuellement un tel niveau de fiabilité. Pour cette raison, les avions ne se reposent pas entièrement sur le système de radionavigation par satellites pour les phases délicates. «Surtout que, si l'avion s'écrase au décolage ou à l'atterrissage, il y aura des problèmes de responsabilité, rappelle M. Mathieu, puisque les Américains ne fournissent pas l'intégrité du signal et de ce fait ne garantissent pas la qualité du service. Aujourd'hui, on ne peut se retourner contre personne si on se casse la figure parce que les informations fournies par le GPS étaient fausses.»


Des raisons économiques stimulent également la détermination des Européens de mettre sur pied le projet Galileo. «Aujourd'hui, la vente des récepteurs de radionavigation par satellites représente huit milliards de dollars américains par année à l'échelle mondiale et la croissance des services à valeur ajoutée se chiffre en dizaine de milliards de dollars sur cinq ans, affirme M. Mathieu. Or actuellement le marché est principalement couvert par les États-Unis et le Japon.»


Le fait que Galileo soit interopérable — compatible — avec le GPS, un même récepteur permettant de recevoir aussi bien les signaux provenant de Galileo que du GPS, dérange sérieusement les États-Unis, qui s'opposent à la création de ce qu'ils décrivent comme «un doublon inutile». Les arguments d'autonomie et d'indépendance avancés par les Européens leur apparaissent vides de sens puisqu'ils (les États-Unis) s'engagent à fournir les signaux comme ils l'ont toujours fait jusqu'à présent. Mais Serge Plattard, directeur des relations internationales du CNES, se souvient que les États-Unis ont tenu un discours comparable au moment de la mise sur pied du lanceur Ariane. «Dans les années 1970, les Américains nous avaient expliqué que c'était inutile de développer la fusée Ariane car ils pouvaient lancer des satellites pour nous, raconte-t-il. Or, quand on a voulu lancer des satellites commerciaux, notamment les satellites de télécommunications franco-allemands Symphonies, ils ont exigé des appels d'offres et l'attribution au meilleur offrant, peu importe qu'il soit américain ou européen. Les Européens ont alors décidé de créer leur propre lanceur.»


«Cette redondance [entre Galileo et GPS] sera utile et importante, souligne Serge Plattard; notamment lors d'une panne du système GPS, on pourra basculer d'un système à l'autre.» Aux yeux des Européens, Galileo représente une des pierres angulaires du GNSS (Global Navigation Satellite System), qui constituera l'infrastructure mondiale destinée à fournir des données de positionnement et de datation par satellites au cours des prochaines décennies.