Une société du savoir ? - La mission traditionnelle de l'université est remise en cause

Quelle place occupe l'université au sein de la société québécoise? Quelle est sa mission? Est-elle un temple de la connaissance ou une vaste entreprise essentielle au développement de l'économie du savoir? Deux sociologues, Marcel Fournier et Jacques Beauchemin, se penchent sur ces questions.

Depuis la fondation de l'Université de Bologne au XIe siècle se perpétue une longue tradition de transmission, de conservation et de production du savoir dans les établissements d'enseignement supérieur du monde. Une mission à laquelle le corps professoral n'a jamais failli, pas même dans les conditions de financement précaire qui menacent le système universitaire québécois depuis quelque temps, croit Jacques Beauchemin, professeur de sociologie à l'Université du Québec à Montréal.

«Nous le faisons mieux que jamais, dit-il. Mais avec l'ensemble des contraintes actuelles, c'est-à-dire l'obligation de rendement optimal, la pression pour une reddition de comptes à l'image de celle de toute autre entreprise et le poids de la concurrence internationale, on a l'impression que l'université est devenue un enjeu surtout lié au marché. Bien sûr, il faut financer l'université et la penser selon la concurrence. Dans le processus, on oublie cependant qu'une partie de la mission universitaire échappe à ces forces, celle du regard critique sur la société.»

Considéré comme essentiel par tous il n'y a pas si longtemps, ce rôle d'observateur critique, tributaire du principe de l'autonomie universitaire tant défendu, serait aujourd'hui en contradiction avec certaines valeurs dominantes, nommément le pragmatisme et l'immédiateté.

Cela n'est pas sans effet sur les jeunes collègues du professeur Beauchemin, qui tient à préciser qu'il ne s'exprime pas ici comme spécialiste de la question universitaire, mais plutôt en tant que «modeste artisan de l'université». «La préoccupation de réfléchir à la raison d'être de l'université s'estompe peu à peu chez les nouveaux professeurs, déclare-t-il. Ils sont soumis à une pression extraordinaire dans leur carrière de chercheur et de professeur. Il leur reste alors peu de temps pour se questionner sur la mission de l'université.»

Pierre angulaire de l'économie du savoir, l'université doit par conséquent produire des connaissances «utiles et arrimées aux attentes du marché». «La société s'attend davantage à ce que l'université diplôme des financiers et des scientifiques que des poètes et des sociologues, lance le sociologue. Les arts et les sciences humaines et sociales, qui font pourtant partie des fondements historiques de l'université, deviennent aujourd'hui les parents pauvres de l'ensemble des disciplines. C'est un retournement historique.»

La recherche en eaux troubles

Marcel Fournier, professeur spécialisé en sociologie de la culture, de la science et de l'enseignement supérieur à l'Université de Montréal, observe lui aussi la stagnation, voire le déclin de ces programmes fort populaires dans les années 1970 et 1980. «Ce sont plutôt les domaines de la finance et du commerce qui sont en expansion, indique-t-il. Je m'étonne par ailleurs de la popularité des professions libérales, comme la médecine, le droit et le génie, auprès des étudiants les plus forts. Ce sont des programmes qui donnent accès à des carrières relativement indépendantes auxquelles sont associés des revenus assez élevés et un certain prestige. Ma génération avait l'idée de s'orienter en rupture par rapport aux valeurs du milieu — mon père voulait que je devienne avocat! — c'est-à-dire vers des disciplines plus créatives. Aujourd'hui, les jeunes veulent faire de l'argent et se dirigent donc vers des secteurs qui correspondent à cette ambition.»

Loin de nier l'importance de la formation professionnelle au sein de l'université, le sociologue s'inquiète toutefois de l'impact de cette tendance sur le développement des sciences fondamentales et de la recherche. «Notre société se veut une société du savoir, mais elle fait peu de place aux disciplines proprement scientifiques, estime Marcel Fournier. Nous devons revaloriser le secteur de la recherche. Est-ce que ça signifie qu'il faut augmenter les salaires en conséquence? Dans une période de sous-financement, c'est peut-être difficile de parler de ça.»

Ce constat lui laisse dire que «la société québécoise n'a peut-être pas réussi à donner à l'université, et plus spécifiquement aux sciences fondamentales, la place qu'elles méritent».

Sauvons l'université ?

En novembre dernier, une vingtaine de professeurs lançaient un cri d'alarme dans la page Idées du Devoir. Sous l'intitulé «Sauvons l'université!», on pouvait lire: «Pour tout observateur de notre milieu universitaire [...], il devient clair que, depuis quelques années, s'est amorcée une spirale descendante du système universitaire, qui avait demandé beaucoup d'efforts à développer et consolider.»

Marcel Fournier et Jacques Beauchemin, eux, refusent de se laisser aller au catastrophisme. «Sauver l'université? J'ai une vision plus nuancée, mais j'ai un certain nombre d'inquiétudes, répond

M. Fournier. L'université a connu un grand progrès au cours des dernières années: augmentation du taux de diplomation, croissance des effectifs féminins, création de laboratoires et de centres de recherche...» Le sociologue craint cependant qu'on ne perde ces acquis dans une conjoncture économique plus difficile.

«Il y a un extraordinaire dynamisme au sein des universités, note pour sa part M. Beauchemin. Là où je crois qu'il doit y avoir sauvetage, c'est dans le discours des artisans de l'université. D'une même voix, nous devons proclamer sans honte que l'université est un lieu de savoir déterminant. Qu'elle n'est ni une entreprise ni une organisation publique. Ses besoins financiers sont immenses et la société tout entière doit consentir à l'effort. Et si nous sommes dans l'obligation de rendre des comptes, nous ne pouvons toutefois le faire comme n'importe quelle autre compagnie, puisque nous avons besoin de notre autonomie pour réaliser la mission qu'on nous confie. Nous portons ce message plutôt mal présentement, car la dynamique sociale nous pousse à être sur la défensive et inhibe nos revendications.»

Le professeur croit que la société québécoise n'est sans doute pas prête à entendre un discours aussi paradoxal. Ni à accepter «de financer une institution dont la mission critique l'incite à produire des connaissances qui ne sont pas immédiatement utiles et nécessaires et qui, parfois, iront à l'encontre des convictions sociales, ce qui est pourtant vital aux sociétés démocratiques et ouvertes».

Collaboratrice du Devoir

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