Prix Athanase-David - L'espérance en friche

Objecteur de conscience, Paul Chamberland demeure certainement l’un des poètes-penseurs les plus marquants de l’histoire récente du Québec.
Photo: Objecteur de conscience, Paul Chamberland demeure certainement l’un des poètes-penseurs les plus marquants de l’histoire récente du Québec.

Il est entré dans la poésie pour hurler. Jeune, d'une sagesse précoce, il allait révéler l'existence du poème et du «non-poème» dans une quête sans cesse renouvelée de vérité. Il a hurlé dans sa langue fascinante, tantôt lyrique, tantôt dépouillée, le devoir de libération de toute une génération. C'est dans un cri qu'il déterra les mots et le malaise d'un peuple timide et qu'il continue aujourd'hui de prendre acte de notre «état de choc» collectif. À 68 ans, il vient de remporter, pour l'ensemble de son oeuvre, l'un des plus prestigieux prix québécois de littérature.

L'aube, engagée, se lève sur les années 60. Paul Chamberland ne deviendra pas un émule de Beethoven ou de saint Augustin, comme il l'avait rêvé quelque part «dans la fange rose» de son enfance longueuilloise. «J'ai ânonné du grégorien trois ans chez les curés: on m'a foutu à la porte pour "incompatibilité psychologique"», écrit-il en 1965. Le jour, enragé, s'est levé. Et, avec lui, la prose incendiaire et les vers «armés» d'un inévitable loup.

Paul Chamberland devient poète. D'abord autour de Parti pris, la célèbre revue marxiste et révolutionnaire cofondée en 1963 avec André Major, à laquelle ont notamment participé les Aquin, Godin et Ferron. Alors que «j'étais déjà l'élite de demain [...], il m'a fallu tout désapprendre. Revenir en arrière, vers le pays réel, celui qui parle mal, celui qui vit mal», a-t-il confié dans la revue. De l'idéaliste marxiste à l'illuminé libertaire, jusqu'au sage enraciné, il tanguera toute sa vie entre des pôles souvent extrêmes, mais il saura conserver une véritable cohérence entre des postures de fondation et de décentrement, ainsi que d'action et de réflexion.

Et la source de sa quête primale? C'est l'humus chez Miron, ou ce que Félix nommait «batture». Pour Chamberland, c'est la matrie: «J'ai pour matrie la terre, et Kébek est mon point d'attache à la matrie terrestre» (Terre souveraine, 1979). En voulant renouer avec la tradition du poème lyrique, incantatoire, c'est le «pays natal» qu'on chante. On veut fonder le territoire national et poétique et «épouser au long de ses mille blessures notre Terre Québec». C'est aussi l'ère, raconte-t-il, de la grande «ferveur utopique» autour de la décolonisation et du «large consensus» sur le pays. Les premiers recueils signés Chamberland voient le jour: Genèses, en 1962, Terre Québec, en 1964, L'Afficheur hurle, en 1965, et L'Ina-vouable, en 1967. Historiquement, on assiste au premier véritable essor de la poésie québécoise contemporaine, bien inscrite dans l'engrenage de la Révolution tranquille — période que Chamberland n'avait d'ailleurs pas hésité à qualifier d'«intelligente contre-révolution».

L'Afficheur hurle

De ses écrits de jeunesse, c'est L'Afficheur hurle qui bouleversera le plus le cours des choses. Au-delà de l'appartenance à la terre, il appelle à la révolte, au combat: «Je suis l'affiche d'où votre sang giclé camarades éclabousse la nuit des traîtres / et le petit matin des vengeances». La terre, ou le pays à faire, devient la métaphore de la lutte à mener et le lieu d'expression des plus grands déchirements. Son poème est indocile, rebelle, colérique, et part toujours d'un cri: «Vivre cela le dire et le hurler en un seul long cri de détresse qui déchire la terre». Son ton est intense, extrême, voulant tracer «toujours plus avant l'alphabet des révolutions».

Des suites d'un séjour d'étude en France pendant lequel il vit les soulèvements populaires de Mai 68, l'écriture de Chamberland opérera une rupture draconienne: «Quand j'ai recommencé à écrire, c'est comme si je n'avais jamais écrit avant», explique-t-il. Cela correspond au début du mouvement de la contre-culture, avec son utopie libertaire extrême. Les deux pieds dans cette époque multicolore, le poète s'élance vers le cosmos, en quête de totale liberté. Il publie en 1972 Éclats de la pierre noire d'où rejaillit ma vie et en 1974 le recueil calligraphié Demain les dieux naîtront. Il devient animateur de la Fabrike d'ékriture et participe aux revues Mainmise, Hobo/Québec et Liberté, après quoi il enseigne la création littéraire à l'UQÀM. Également calligraphié, le recueil Extrême survivance extrême poésie (1978) se situera davantage du côté de l'essai et du questionnement éthique. Il n'est pas trop tôt, puisque les années 80 sont synonymes pour Chamberland — et pour tant d'autres — de deuil devant l'échec de l'utopie. C'est le «lendemain de veille» avec son amertume... toute particulière.

Une autre terre

Depuis 20 ans, sa pensée s'est ainsi dotée d'une profonde dimension éthique concernant l'acte d'écriture. Sa responsabilité par rapport au langage humain passe, selon lui, dans «une authenticité du dire». «Je refuse ce que j'appelle l'autisme en poésie: le culte irresponsable de l'image.» Chamberland ne s'intéresse qu'au sens littéral des mots, «pour qu'on fasse échec à cette espèce d'évasion par l'image». En d'autres termes, il recherche la parole «pauvre», le «dénuement esthétique», un peu à la manière du cinéma «essentiel» de Tarkovsky. Une «espèce de rigueur implacable et impitoyable de sobriété, de dépouillement», ce qui est très exigeant en littérature. «Je médite simplement / en vers ou en prose, / en prose et en vers. / Je respire, je porte attention à la charge des mots» (Intime faiblesse des mortels, 1999).

Après 40 ans d'écriture, il y eut un renversement: Chamberland s'est «dépaysé». «Les vieux archétypes sont impuissants, symboliquement et existentiellement, à rendre compte de notre système actuel.» En effet, ce n'est plus la terre natale ou la matrie qui compte pour lui, explique-t-il, «maintenant, c'est la terre comme biosphère, comme sphère de vie». «On a désespéré les hommes, le goût du meurtre est dans toutes les bouches», formule-t-il dans Au seuil d'une autre terre (2003). Mais quelle posture adopter face à «l'extrême péril dans lequel nous sommes» et à la montée du désespoir que génère le sentiment de la «fin de l'être humain»?

Il croit essentiel de revenir au principe d'espérance, un véritable pari devant «la dureté de coeur, l'inintelligence, l'indifférence» et l'«hypercapitalisme». Alors que ce qu'il écrit «se présente vraiment dans des couleurs pessimistes», il est étonnamment «habité par l'espérance». Face à l'abîme, il est impératif de trouver l'énergie pour faire ressurgir les possibles humains: «Je dirais que c'est une sorte d'exercice spirituel.» En faisant écho au cinéma de Bernard Émond (La Neuvaine, Contre toutes espérances), avec lequel il dit sentir «une syntonisation complète avec ce qui compte pour moi», il assure que «l'espérance, ce n'est pas le cynisme. L'espérance, c'est contre tout espoir.» Ou, en d'autres mots, comme l'avait avancé Hugues Corriveau dans la revue Lettres québécoises (2003), c'est l'idée de «parole assumant le face-à-face avec la destruction [du monde]».

Objecteur de conscience, Chamberland demeure certainement l'un des poètes-penseurs les plus marquants de l'histoire récente du Québec. Il incarne la clairvoyance du regard, la justesse de la parole et l'authenticité de la révolte.

Et son écriture est un acte de foi, de résistance.

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Collaboratrice du Devoir