Prix Paul-Émile-Borduas - Des notes et des mots dans l'espace

Créateur dans sa tête dès l’adolescence, Rober Racine ne se voyait pas dans un musée. Ses oeuvres, souvent monumentales, ne peuvent pourtant en être dissociées aujourd’hui. Photo: Rémy Boily
Photo: Créateur dans sa tête dès l’adolescence, Rober Racine ne se voyait pas dans un musée. Ses oeuvres, souvent monumentales, ne peuvent pourtant en être dissociées aujourd’hui. Photo: Rémy Boily

D'abord musicien, puis écrivain dans le plus profond de son âme, Rober Racine s'est toutefois fait un nom dans le monde du visuel. Artiste conceptuel plus que plasticien, l'homme, qui célèbre, à 51 ans, trente ans de carrière déjà, reçoit en toute logique un Prix du Québec. Pas l'Athanase-David littéraire, malgré ses romans, pièce de théâtre et autres exercices de la langue, mais le Borduas, pour sa contribution aux arts dits visuels.

Artiste de l'écrit, Rober Racine l'est entièrement, même dans sa production «visuelle». Escalier Salammbô (Gustave Flaubert 1880-1980), Le Terrain du dictionnaire A/Z, Le Parc de la langue française, Les Pages-Miroirs... L'énumération de ses oeuvres en donne largement la preuve: l'esprit de Rober Racine, à l'instar de son nom très littéraire, est habité de mots.

«Je suis très étonné de recevoir le [Borduas]», commente-t-il lui-même, avouant du même coup avoir l'impression de n'être qu'au début de sa carrière. Puis, il précise, se justifie, en grand passionné de la langue qui mesure la portée de chaque parole. «Mon rêve le plus élevé, dit-il, devant un allongé qu'il ne prendra même pas le temps de goûter, c'était de publier des livres. Et un jour j'ai pu le faire. Je n'aurais jamais pensé que mon travail se retrouve dans un musée.»

«Rober Racine demeure un inclassable, écrit John Porter, directeur sortant du Musée national des beaux-arts du Québec, dans la lettre de mise en candidature. Son oeuvre transgresse constamment les frontières des disciplines. L'écriture et les mots ont cependant été [sa] matière première. Il déploie [la langue française] comme un motif autant visuel, sonore que littéraire.»

L'art de l'écriture

C'est d'abord par l'écriture musicale que Rober Racine surgit vers la fin des années 1970, de manière fracassante, en interprétant les Vexations de Satie. Huit cent quarante fois, comme le demandent, littéralement, les commentaires du compositeur français. Son enracinement dans l'univers du visuel, l'artiste le commence ici, par une «boîte à épingles», sorte de transcription matérielle du compte des 840 exécutions des Vexations.

Dans la décennie suivante, sur cette même signature de l'excès, Racine s'attaque à l'oeuvre de Flaubert, qu'il compte retranscrire entièrement à la main et, ultérieurement, transposer en une version tridimensionnelle. Le projet donnera un seul morceau, tout un, L'Escalier Salammbô, à la fois installation et lecture-performance de 14 heures.

Vient ensuite l'immense obsession pour la langue française, qui le mène à décortiquer Le Petit Robert, édition 1979, et à créer d'abord Le Terrain du dictionnaire A/Z, puis Les Pages-Miroirs. Ces deux projets sont, pour ainsi dire, ses oeuvres les plus marquantes. Leur ampleur, leur côté démesuré et placé sous le signe de la répétition, de la finesse d'un geste, ainsi que leur vaste portée poétique en font sûrement deux incontournables de la création des trente dernières années au Québec.

Créateur dans sa tête dès l'adolescence, Rober Racine ne se voyait pas dans un musée. Ses oeuvres, souvent monumentales, ne peuvent pourtant en être dissociées aujourd'hui. Chaque grand musée du Québec a son Racine, les collections institutionnelles d'importance, aussi.

En 2001, le Musée des beaux-arts du Canada lui a rendu un vibrant hommage par sa première (et seule) rétrospective, qui faisait une belle place aux Selena et autres Spica, ses installations inspirées de la conquête de l'espace, autre immense territoire à décortiquer.

Occuper un espace

Il ne se voyait pas dans un musée, mais il s'y est retrouvé dès la jeune vingtaine. Son explication est toute simple: il n'y avait, croit-il, que le milieu des arts visuels pour lui permettre de mener à terme des projets pour lesquels «la notion d'espace est très importante».

«Il se trouve que j'y ai trouvé [dans les arts visuels], dit un Rober Racine tout humble, un accueil, une réception, une écoute totalement positive et créatrice par rapport à ce que j'avais à faire. J'en ai profité, sans me poser des questions.»

«J'étais fasciné par la grande salle vide, poursuit-il. J'avais le goût de l'occuper.» Son installation-concert qui le révélera au Québec en 1978, le «Satie», comme il le résume, il a voulu le jouer devant un public «au même niveau que lui». Comme «il n'y avait pas une salle de concert» où le faire, c'est à la Galerie Véhicule Art que Racine s'exécute.

Rober Racine ne croit pas mériter le Borduas — il voit davantage son ami Raymond Gervais comme un potentiel lauréat — et se considère comme un enfant gâté, qui n'a pas eu à se battre pour prendre sa place. Lui qui «grandit avec le FM», il rêve de faire de la radio. Il en fera — coanimateur avec Gilles Daigneault de l'émission Présence de l'art (SRC, 1987-1989). Il rêve de publier dans des revues. Il le fera — collaborateur régulier du mensuel Virus Montréal (1978-1983). Et ainsi de suite. De ses lointaines compositions pour le milieu de la danse jusqu'à la large diffusion, y compris en Europe, de son récent motif du vautour, en soi son projet le plus visuel, le plus plastique (la série de dessins Fantasmes fragiles), Racine réussit tout ce qu'il projette.

«Je sais que je suis privilégié, dit-il. Pour tout ce que j'ai entrepris, j'ai eu, presque toujours, de très bonnes conditions de production et de diffusion.»

Il l'a tellement eu facile qu'il est peu conscient, assure-t-il, que son travail soit vu et apprécié. «Sincèrement, ça m'échappe complètement.» Recevoir un Prix du Québec met les choses en perspective, lui apparaît comme une «marque de reconnaissance et de confiance.»

Un parc dans un jardin!

Seul échec, si l'on peut oser ce terme, son Parc de la langue française, qu'il n'a finalement exposé que par bribes. Il faut dire que, avec cette installation, la démesure vise non plus un musée et ses quatre murs, mais une ville et ses quatre vents. Racine projetait de disséminer dans un boisé, telle une nomenclature botanique, tous les mots du dictionnaire.

«Je ne vise pas à envahir un lieu de mots. Je le vois plus comme une constellation. Mon jardin s'harmonisera avec le lieu», dit-il en évoquant le parc Maisonneuve.

Il a failli abandonner définitivement le projet, mais, récemment, «quelques personnes» l'ont presque convaincu de le ressusciter. Le Borduas donnera finalement la motivation ultime à un artiste qui dit tout de même ne «plus rien attendre» aujourd'hui, lui qui a eu sa «dose de reconnaissance» et pour qui «exposer est de moins en moins important». Il préfère d'ailleurs se consacrer à la création, à sa vie de littéraire.

Inclassable, touche-à-tout, auteur d'un oeuvre qui «dépasse l'entendement» (dixit Danielle Legentil, en préface aux récits Le Dictionnaire, 1998), Rober Racine aura marié plus d'une discipline. Pour celui qui voit dans le dictionnaire une «partition», qui a tenu à exposer les mots, à les faire musique, comme il l'énonce lui-même dans ce même recueil de 1998, la création a plusieurs facettes. Au bout, il en résulte tout de même un objet, livre ici, parc ou boîte à épingles là.

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Collaborateur du Devoir